Les États-Unis rapatrient 161 Haïtiens à Cap-Haïtien, un aperçu du défi à venir
PORT-AU-PRINCE — Un vol de rapatriement en provenance des États-Unis a atterri jeudi à Cap-Haïtien, ramenant plus de 160 personnes dans ce qui constitue une première indication de l’ampleur des retours que pourrait connaître Haïti alors que l’administration Trump continue ses opérations de déportation, après la fin du statut de protection temporaire (TPS) pour les Haïtiens.
Selon l’Office National de la Migration (ONM) haïtien, aucune de ces personnes à bord du vol ne bénéficiait auparavant du statut TPS. L’équipage comprenait des individus en procédure d’expulsion suite à une entrée illégale aux États-Unis, d’autres ayant purgé une peine de prison, ainsi que quelques personnes nées à l’étranger mais ayant au moins un parent haïtien.
Il s’agit du premier vol de déportation signalé vers Haïti depuis l’annonce, le mois dernier, par les autorités américaines de leur intention d’augmenter le nombre de vols de rapatriement à deux par semaine, avec une estimation d’environ 250 Haïtiens à revenir chaque semaine.
L’ONM a accueilli un total de 161 personnes, contre 175 déportés initialement annoncés par les autorités américaines. Le vol, initialement prévu pour le 16 juillet, avait été annulé en raison de problèmes techniques, selon les sources officielles.
Ce retour survient alors que plus de 300 000 Haïtiens, protégés jusqu’à présent par le TPS, risquent de perdre leur statut légal. Leur possible rapatriement représente un défi considérable pour Haïti, beaucoup plus important que le nombre de personnes arrivant jeudi.
Aucun plan de réinsertion annoncé, tandis que les ONG exigent des mesures concrètes
Les autorités haïtiennes ont fourni peu de détails concernant la manière dont le pays compte gérer le retour potentiel des anciens bénéficiaires du TPS, notamment ceux qui vivent aux États-Unis depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies.
Comme cela arrive souvent dans ces situations, ceux qui sont arrivés jeudi ont reçu une aide de 10 000 gourdes, soit environ 77 dollars, de la part des responsables de l’ONM pour faciliter leur déplacement vers leur destination finale. La police devait également procéder à l’interpellation de toute personne recherchée par les autorités haïtiennes parmi les déportés.
Au-delà de ces mesures immédiates, le gouvernement n’a pas encore annoncé de programme global d’accueil ou de réinsertion pour ces personnes de retour.
Ce manque de planification a suscité de vives critiques de la part des ONG de défense des droits de l’homme et des migrants, suffisamment préoccupées par le fait que ces anciens bénéficiaires du TPS risquent une expulsion forcée vers un pays en proie à l’insécurité, au déplacement massif de populations et à un accès limité aux services de base.
Dans un récent entretien en podcast, le consul général d’Haïti à Miami, Yverick Delerme Cyril, avait indiqué que le gouvernement ne voyait pas la nécessité de mesures spéciales pour ces anciens titulaires du TPS, car ils revenaient chez eux, dans leur pays.
Il avait aussi souligné que beaucoup d’entre eux sont des professionnels capables de gérer leur retour par eux-mêmes.
Ces déclarations ont rapidement été critiquées par le Groupe de Soutien aux Retourneurs et Réfugiés (GARR). Dans un communiqué daté du 20 août, l’organisation a déploré que ces propos n’aient pas pris en compte la réalité des déportés, qui ne retournent ni volontairement, ni avec un plan précis, mais sont expulsés de force, sans préparation ni possibilité d’emporter leurs affaires.
GARR a également mis en garde contre les risques que courent ces personnes, tant sur le plan physique que psychologique, face à une expulsion contrainte.
L’organisation a appelé le gouvernement haïtien à répondre aux conséquences de la fin du TPS et à engager un dialogue avec les autorités américaines, notamment en proposant une assistance juridique, administrative et consulaire pour les Haïtiens en cours de déportation.
Le 18 août, GARR a exhorté Haïti à élaborer un plan national pour accueillir et réinsérer ces personnes, insistant sur le fait que ce pays ne pouvait rester passif face à une situation qui touche directement des milliers d’Haitiens vivant aux États-Unis.
L’organisation a aussi précisé que tout plan de réinsertion devait respecter la dignité et les droits fondamentaux des personnes concernées, afin d’éviter de faire face à une nouvelle crise humanitaire.
Une crise sécuritaire majeure et ses effets sur le retour des Haitiens
Ces préoccupations interviennent dans un contexte de crise sécuritaire profonde à Haïti. Les groupes armés contrôlent de vastes portions de la région métropolitaine de Port-au-Prince et ont étendu leur influence à d’autres parties du pays. La violence a provoqué le déplacement d’environ 1,5 million d’habitants, et l’insécurité a gravement perturbé les services essentiels tels que la santé, l’éducation, la mobilité et l’économie.
Les routes nationales, cruciales pour le transit entre les départements, sont devenues de plus en plus dangereuses, sous contrôle ou taxe par des groupes armés, rendant le retour de nombreux Haïtiens particulièrement difficile, surtout pour ceux qui viventaient à l’étranger depuis longtemps et qui pourraient ne pas retrouver un environnement stable à leur retour.
Par ailleurs, lors de sa visite de quatre jours cette semaine, le secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA), Albert Ramdin, a souligné que la restauration de la sécurité est indispensable pour la reprise du pays et la tenue d’élections crédibles. Après plusieurs rencontres avec la Force de Suppression des Gangs (FSG), il a appelé à la mise en œuvre de mesures concrètes pour renforcer la stabilité et rassurer la population haïtienne.
Dans un message publié sur X (anciennement Twitter) après cette rencontre, Ramdin a insisté sur la nécessité d’avancer rapidement pour soutenir la sécurité en Haïti, soulignant l’urgence d’actions qui pourront permettre le retour à une situation plus stable dans le pays.
Ainsi, face à ces défis majeurs, Haïti doit non seulement gérer le retour de ses citoyens expulsés, mais aussi s’attaquer aux racines de sa violence et de son instabilité, afin de garantir un avenir plus serein pour tous ses habitants.