République dominicaine revient sur son interdiction du football en Haïti après une déclaration polémique, accentuant les tensions entre les deux pays

7 octobre 2026

République dominicaine revient sur son interdiction du football en Haïti après une déclaration polémique, accentuant les tensions entre les deux pays

La République Dominicaine revient sur sa décision d’interdire l’équipe nationale haïtienne, mais limite ses activités

La République Dominicaine a décidé de revenir sur la interdiction qu’elle avait récemment imposée à l’équipe nationale de football d’Haïti, autorisant désormais l’équipe à jouer dans le pays en tant qu’invitée, mais en l’empêchant d’utiliser les installations dominicaines pour ses matches en tant qu’équipe locale.

Cette clarification est intervenue samedi, un jour après que le ministre dominicain des Sports, Kelvin Cruz, eut annoncé une interdiction plus large, déclarant qu’Haïti ne serait plus autorisée à jouer dans les installations sportives dominicaines. Cette interdiction faisait suite à des incidents où des supporters haïtiens auraient brisé une grille pour entrer lors d’un match, lors duquel Haïti avait battu la République Dominicaine 4-1, le 1er octobre. Cruz a par la suite indiqué que cette interdiction concernait principalement les rencontres où Haïti serait désignée comme équipe locale, selon des médias dominicains.

Ce revirement intervient alors que la controverse entourant le match de la Ligue des Nations de la CONCACAF, joué le 1er octobre, continue de prendre de l’ampleur, dépassant largement le cadre du football. Ce qui a débuté par une victoire écrasante d’Haïti et une célébration euphorique du buteur vedette Wilson Isidor s’est mué en un nouveau point de friction dans la longue et complexe relation entre ces deux pays partageant la même île.

De la célébration footballistique à la contestation de souveraineté : un incident au stade enflamme la polémique

Wilson Isidor, qui a inscrit deux buts lors de la victoire d’Haïti dans le Stade Olympique Félix Sánchez à Saint-Domingue, a été filmé en train de crier : « Hispaniola, c’est Haïti ! Ici, c’est Haïti ! » tout en pointant du doigt la terre et en arborant le maillot haïtien, traduisant une affirmation d’identité fière et forte.

Ce geste a suscité des critiques de la part des voisins d’Haïti, où certains responsables et commentateurs ont interprété les paroles comme une atteinte à la souveraineté dominicaine. Cependant, la Fédération Haïtienne de Football et certains supporters ont soutenu Isidor, arguant que cette déclaration exprimait simplement leur fierté nationale.

Ce geste s’inscrit dans une tradition courante dans le monde du football, où les joueurs et les supporters utilisent de courtes phrases pour affirmer leur identité et leur appartenance, comme par exemple « Ici, c’est Paris » chez les supporters du Paris Saint-Germain, qui célèbrent leur équipe après une victoire, quel que soit le lieu de la rencontre. Il est courant que des expressions territoriales soient employées dans la culture footballistique, notamment par des clubs ou équipes nationales lors de matches importants.

Pour un analyste sportif haïtien expérimenté et ancien sénateur, Patrice Dumont, cette déclaration d’Isidor a été mal interprétée par les autorités dominicaines.

« La déclaration d’orgueil haïtien d’Isidor peut être perçue comme une menace à la souveraineté de la République Dominicaine », a-t-il expliqué, ajoutant que la CONCACAF et la FIFA pourraient même infliger des sanctions en raison des désordres qui ont entouré ce match.

« Selon l’article 17 de la FIFA concernant les compétitions, la responsabilité de maintenir l’ordre et la sécurité lors de l’accueil des matchs incombe clairement aux pays hôtes », précise-t-il, en faisant référence aux incidents autour du stade, tels que l’usage de gaz lacrymogène sur des supporters haïtiens qui célébraient paisiblement, ainsi que le chaos au sein de l’enceinte et le manque de contrôle à l’entrée du stade.

Certains défenseurs ont cependant argumenté que, dans ce contexte particulier, la phrase avait une portée différente, évoquant toute une île partagée par deux États souverains, une île marquée par une histoire de tensions raciales, politiques, économiques et migratoires.

Pour beaucoup de fans, de telles expressions font partie du théâtre émotionnel du sport, surtout après une victoire éclatante face à un rival traditionnel.

De la célébration sportive à la contestation souveraine : un incident au stade complique la situation

Des responsables dominicains et certains commentateurs ont interprété les mots d’Isidor non pas simplement comme une célébration sportive, mais comme un défi à la souveraineté dominicaine.

José Deschamps, président de la Fédération dominicaine de football (FDF), a qualifié ces propos de manque de respect envers la souveraineté nationale et a indiqué que la FDF avait déposé plainte auprès de la FIFA et de la CONCACAF.

Un porte-parole de la CONCACAF n’a pas immédiatement répondu à une demande de commentaire sur cet incident.

De leur côté, la Fédération haïtienne de football (FHF) a défendu Isidor, qualifiant ses déclarations d’expression de fierté pour ses racines haïtiennes, plutôt que d’hostilité envers le peuple ou le gouvernement dominicain.

« La rivalité sportive, aussi intense soit-elle, ne doit jamais faire oublier le respect mutuel qui devrait unir joueurs, supporters et nations », a déclaré la fédération.

L’ambassade d’Haïti à Saint-Domingue a également précisé qu’elle s’éloignait de ces déclarations, réaffirmant le respect d’Haïti pour la souveraineté et l’intégrité territoriale de la République Dominicaine tout en qualifiant ces propos d’expression donnée dans l’euphorie d’un événement sportif.

Ce distinguo est important, car la polémique a rapidement dépassé le cadre sportif pour toucher les relations bilatérales.

Elle s’est également accompagnée d’une autre scène conflictuelle impliquant des supporters haïtiens à l’extérieur du stade, avant le match en question.

Quelques heures avant le coup d’envoi, de grandes foules s’étaient rassemblées au Stade Olympique Félix Sánchez, et des vidéos ont montré des supporters forçant leur passage à une entrée. Les autorités dominicaines ont indiqué qu’une grille du stade avait été endommagée. Kelvin Cruz a cité cet incident lors de l’annonce de la suspension initiale, indiquant que son ministère ne tolérerait pas de dégâts aux installations sportives nationales.

Le président dominicain Luis Abinader a d’abord soutenu la décision de Cruz, affirmant qu’elle reflétait la position du gouvernement.

Le poids de l’histoire amplifie la controverse

Le contexte historique autour de la célébration d’Isidor, notamment, a accentué la sensibilité du sujet.

Le match a été joué la veille du 89ème anniversaire du massacre de 1937, au cours duquel les forces dominicaines ont tué des milliers d’Haïtiens et de personnes d’origine haïtienne, à la frontière commune entre les deux pays. Cet anniversaire demeure l’un des chapitres les plus douloureux dans l’histoire des relations haïtiano-dominicaines.

Un supporter haïtien présent au stade avait brandi une pancarte rendant hommage aux victimes de cette tragédie, connectant symboliquement cette rencontre à la mémoire collective des Haïtiens de l’île.

Depuis cette période, cette histoire continue d’influencer les relations entre les deux nations, alimentant des différends liés à la migration, aux deportations, à la sécurité frontalière et à la construction d’un canal longeant la rivière de la Massacre.

En 2023, après que le gouvernement dominicain a fermé la frontière avec Haïti en raison d’un conflit autour du projet du canal, les autorités sportives haïtiennes ont ordonné à la Fédération Haïtienne de Football d’arrêter l’organisation de rencontres officielles dans le pays voisin.

Ce contexte tumultueux montre que le sport a souvent été un terrain de confrontation diplomatique et politique, plutôt que purement sportif.

Une ancienne consul générale haïtienne, Judith Exavier, a suggéré de prendre des sanctions disciplinaires contre Isidor. Elle, qui a déjà exercé comme consul général d’Haïti à Santiago, en République Dominicaine, a demandé à la fédération de suspendre temporairement le joueur, estimant que ses propos portaient atteinte à la souveraineté dominicaine et ne représentaient pas l’ensemble du peuple haïtien.

Elle a aussi souligné que les joueurs ont des responsabilités qui dépassent le cadre du football, notamment dans des zones où les tensions entre Haïtiens et Dominicains restent vives.

Jusqu’à présent, aucune décision disciplinaire de la FIFA ou de la CONCACAF n’a été rendue, indiquant que cette question reste en suspens.

Au-delà du sport, la controverse a aussi pris une tournure politique, notamment à l’approche des élections présidentielles de 2028 en République Dominicaine, où certains candidats ont utilisé l’incident pour renforcer leur discours anti-Haïtiens.

Un candidat a même évoqué la possibilité d’asservir les Haïtiens, ce qui a rajouté une dimension politique à cette polémique, qui avait débuté sur un terrain sportif.

Pour les supporters haïtiens, la déclaration d’Isidor incarnait la fierté nationale après une victoire historique 4-1 sur le sol dominicain. Pour les responsables et les critiques dominicains, elle représentait autre chose : une affirmation de la souveraineté du pays où le match s’était tenu.

« Pendant 90 minutes, il y a des couleurs, des rivalités, des émotions et un désir absolu de gagner », confiait Isidor dans une déclaration faite après les remous causés par ses propos. « Mais après cela, ce qui compte réellement, c’est le respect mutuel que nous devons avoir et ce que le sport peut créer comme lien entre les peuples. »

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.