Un entrepreneur de l’Ohio a créé une entreprise avec des collègues haïtiens : la fin du TPS met-elle en danger leur avenir?

18 août 2026

Un entrepreneur de l'Ohio a créé une entreprise avec des collègues haïtiens : la fin du TPS met-elle en danger leur avenir?

Une aventure bâtie sur la persévérance

Le parcours de Chedner Vaillant aux États-Unis a débuté en 2015, lorsqu’il est arrivé en provenance d’Haïti avec un visa de fiancé de type K-1. Ce type de visa permet à un conjoint étranger d’un citoyen américain d’entrer sur le territoire, à condition de se marier dans les 90 jours suivant leur arrivée. Rapide à s’investir dans le marché du travail américain, Vaillant a commencé par enchaîner divers petits jobs, notamment la pose de paillis, le nettoyage de jardins ou encore le paysagisme, tout en accumulant une précieuse expérience pratique dans le secteur de la construction.

Au fil des années, cette immersion dans différents métiers lui a conféré une confiance technique solide, lui permettant de se lancer dans ses propres initiatives, mais son vécu en tant qu’immigré lui a également donné une dimension plus profonde à son modèle d’affaires. Bien qu’il soit aujourd’hui installé dans l’Ohio, père de quatre enfants, Vaillant se souvient encore du stress et de l’incertitude qui accompagnaient ses premiers pas dans un pays nouveau.

« Quand on arrive dans un pays étranger, avec pour seule arme l’espoir et la bonne volonté, il faut souvent une seule personne qui ouvre une porte pour qu’on puisse commencer à se créer une vie », confie-t-il, la voix chargée d’émotion lors d’un entretien récent avec le Haitian Times. « Je me rappelle ce que ça faisait d’être nouveau, de tenter de bâtir quelque chose à partir de zéro. C’est pour cela que Z-Remodeling n’est pas qu’un simple chantier pour moi, c’est un lieu où quelqu’un peut venir avec son poids d’incertitude sur les épaules et repartir avec un salaire, un sentiment de fierté et un chemin à suivre. »

Une plateforme économique pour les nouveaux arrivants

Le démarrage de Z-Remodeling ne doit rien au hasard. La société, basée à Plain City et qui intervient notamment à Columbus, Springfield et dans la région environnante, ne se limite pas à de simples réparations intérieures, à la construction de patios sur mesure ou à la rénovation de cuisines. Pour de nombreux immigrants haïtiens récemment installés dans le centre de l’Ohio, cette entreprise est devenue un tremplin économique essentiel. Un lieu où ils peuvent gagner un revenu stable, apprendre un métier et naviguer à travers le processus complexe de reconstruction de leur vie aux États-Unis.

« C’est un plaisir d’offrir à des Haïtiens une opportunité de travailler en sachant qu’ils subvenir à leurs familles restées en Haïti, tout comme moi », déclare Vaillant. Cependant, avec les politiques migratoires devenues plus restrictives pour les Haïtiens, il se voit désormais dans l’obligation de faire face à de nouveaux défis si son entreprise doit continuer à exister. La possibilité de recruter les travailleurs qu’il a aidés à s’insérer dans la vie professionnelle semble aujourd’hui compromise.

« Z-Remodeling s’est construite sur la conviction que chaque homme doit avoir une chance équitable de travailler dur, de bâtir sa vie et d’apprendre un métier », affirme Vaillant, âgé de 39 ans. « Quand vous supprimez du jour au lendemain leur statut légal, ce n’est pas seulement leur permettre de gagner honnêtement leur vie qui est mis en péril, c’est également leur donner la possibilité de participer à la construction de ces projets. Si nous ne pouvons pas embaucher les travailleurs désireux de travailler, notre entreprise ne pourra pas prospérer. C’est aussi simple que ça. »

  • Chedner Vaillant souriant après une journée de travail à Columbus, Ohio, le mercredi 12 août 2026. Photo de Rupal R. Shah pour The Haitian Times

Une base construite sur la persévérance

Le voyage de Vaillant aux États-Unis commence véritablement en 2015, lorsqu’il arrive du Haiti avec un visa de fiancé. Son objectif : bâtir une nouvelle vie, malgré les obstacles. Pendant de longues années, il enchaîne les petits boulots liés au secteur de la construction : pose de revêtements, entretien des jardins, petits travaux de bricolage, rénovation de maisons, etc. Chaque expérience lui permet de développer ses compétences, tout en affrontant la réalité d’un immigrant en situation précaire.

Ce parcours, souvent difficile, lui donne surtout une connaissance approfondie du terrain et de la culture du travail américaine. Son vécu lui insuffle également une motivation pour créer quelque chose qui dépasse la simple recherche de profit. Bien qu’il soit aujourd’hui un résident stable de l’Ohio, père de famille, il n’oublie pas ses débuts et les craintes qui l’ont marqué.

« Arriver dans un nouveau pays, seul avec comme seule lueur l’espoir, et compter sur une seule personne pour ouvrir la première porte, cela marque à vie », confie-t-il, en évoquant ses débuts. « Je me rappelle ce que c’était de tout recommencer, de tout bâtir à partir de rien. C’est pour cela que Z-Remodeling n’est pas qu’un simple emploi pour moi, c’est un endroit où quelqu’un peut venir avec ses doutes et repartir avec un salaire, un sentiment de fierté et une lueur pour avancer. »

Une chance économique pour l’intégration des nouveaux venus

La population haïtienne dans le centre de l’Ohio a considérablement augmenté, passant de quelques milliers avant 2020 à plus de 20 000 aujourd’hui, selon la Haitian Community Network (Haconet) à Columbus. La majorité doit souvent faire face à des obstacles majeurs — barrière linguistique, démarches administratives complexes, urgence à gagner de l’argent — tout en tentant de régulariser leur statut, notamment en sollicitant un permis de travail Eventuel (TPS).

  • Les employés de Z-Remodeling & Hardscaping réparant le toit d’une maison en juillet 2024. Photo d courtesy de Z-Remodeling & Hardscaping
  • Les employés de Z-Remodeling & Hardscaping analysant le béton coulé alors qu’il sèche devant une maison en juillet 2025. Photo de Z-Remodeling & Hardscaping
  • Vaillant, propriétaire de Z-Remodeling & Hardscaping, apportant la touche finale à l’extérieur du garage d’un résident qu’il a aidé à réparer en juillet 2024. Photo de Z-Remodeling & Hardscaping
  • Vaillant réparent une clôture de patio arrière pour un résident de Columbus, Ohio, le mercredi 12 août 2026. Photo de Rupal R. Shah pour The Haitian Times.

Pour beaucoup, Z-Remodeling a représenté leur première expérience d’emploi aux États-Unis. Plutôt que de voir leur statut temporaire ou la barrière linguistique comme un obstacle, Vaillant a choisi d’y voir une opportunité d’offrir dignité et soutien.

« Travailler avec des personnes qui partagent votre culture et votre langue procure une sensation particulière », explique-t-il. « Pendant de nombreuses années, je n’ai pas eu cela ici. Beaucoup d’hommes ne parlent pas anglais à leur arrivée, et cela leur donne la chance d’acquérir une expérience professionnelle tout en apprenant à maîtriser une nouvelle langue. »

Sa petite équipe — généralement composée de trois à cinq employés selon l’ampleur des projets — sert également de véritable laboratoire de formation pratique. Avec un chiffre d’affaires annuel d’environ 200 000 dollars, payer 20 dollars de l’heure à ses employés, bien au-dessus du salaire minimum dans l’État, reste dans ses capacités financières.

Vaillant se souvient du premier ouvrier haïtien qu’il a embauché, arrivé à Columbus via le programme de libération humanitaire appelé « le Programme Biden » (CHNV), permettant à certains Haïtiens d’être temporairement protégés de l’expulsion. Ce premier collaborateur, qui avait lui aussi vécu en Amérique du Sud, a pu obtenir le statut de protection temporaire, puis demander l’asile lors de son travail avec Vaillant. Une autre jeune recrue a utilisé ses gains pour financer la procédure légale de demande d’asile, avant de décrocher un poste permanent.

La plupart de ses employés ont aussi d’autres emplois ou doivent gérer des démarches administratives, ce qui rend leur planning flexible. Vaillant s’adapte en conséquence, conscient que c’est essentiel pour maintenir son activité à flot dans un contexte de pénurie chronique de main-d’œuvre légale.

Un ancien employé témoigne : « Z-Remodeling m’a sauvé la mise quand je suis arrivé ici. »

« Je lui suis reconnaissant pour l’opportunité qu’il m’a donnée, parce qu’il m’a même emmené au travail quand je n’avais ni permis ni voiture », raconte-t-il. « Travailler avec lui m’a aussi beaucoup appris, et je garde un bon souvenir de cette expérience. »

Nouveaux défis, statut et peurs croissantes

Cependant, le partenariat économique que Vaillant a patiemment construit est aujourd’hui mis à rude épreuve. Les changements de politique migratoire, notamment la suppression de l’autorisation de travail TPS et le renforcement des politiques de déportation massive — comme l’installation de bracelets électroniques sur des Haïtiens dans la ville voisine de Springfield — bouleversent la vie quotidienne du jour au lendemain.

Z-Remodeling ressent directement ces effets.

« Les gars ayant bénéficié du TPS sont découragés, ils ont peur de sortir », indique Vaillant. « Certains ont dû arrêter de travailler. Ils ne savent pas ce qu’ils vont faire, ils ne peuvent plus payer leur loyer ni acheter leurs courses. Même ceux qui ont obtenu l’asile ont désormais peur de sortir. »

Ce climat d’incertitude complique la gestion des équipes et met en péril la ponctualité des chantiers. Pour continuer à avancer, Vaillant a dû revoir ses méthodes.

« Il devient de plus en plus difficile de trouver des Haïtiens disponibles et sans crainte », explique-t-il. « J’ai aussi embauché quelques membres de la communauté latine pour pallier cette pénurie. »

Il considère cette adaptation comme une étape nécessaire pour préserver son activité. Son expérience reflète une réalité grandissante dans la région : des petits entrepreneurs qui font tout leur possible pour pallier une pénurie chronique de main-d’œuvre légale, dans un contexte où leur pool de travailleurs reste de moins en moins accessible.

En voyant ses ouvriers confronter cette vulnérabilité soudaine, Vaillant ressent une responsabilité bien plus grande que celle d’un simple chef d’entreprise. Son établissement n’est pas seulement un site de travaux, mais aussi un réseau de soutien crucial pour des familles qui envoient régulièrement de l’argent dans leur pays d’origine.

« Je suis préoccupé par tous les immigrants haïtiens », déclare Vaillant. « Beaucoup vivent ici depuis longtemps, et changer leur statut pour pouvoir rester n’est pas une démarche simple. La situation en Haïti est très difficile en ce moment. Beaucoup ne seraient pas là si ce n’était pas une nécessité. »

« Beaucoup ont déjà tout recommencé ici, et je suis la preuve vivante que, malgré les obstacles, il est possible de réussir », conclut-il. »

Il ne leur reste plus qu’à espérer que le marché du travail leur permettra de continuer à vivre leur rêve, malgré les vents contraires.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.