Défaite de Wasserman Schultz lors des primaires et enjeux en Floride
La députée Debbie Wasserman Schultz a remporté mardi la nomination démocrate pour le 20e district congressionnel de Floride, après une primaire à cinq candidats qui s’est transformée en un débat plus large sur le pouvoir politique et la représentation des Afro-Américains, notamment dans un district bénéficiant d’une importante population haïtienne-américaine.
Ce succès intervient après que les Républicains aient redessiné la carte électorale du Congrès en Floride plus tôt dans l’année, modifiant le territoire traditionnel de la congressiste chevronnée pour le faire passer dans un district fortement démocrate du comté de Broward.
Elle était la seule candidate blanche dans une compétition comprenant également quatre candidats d’origine afro-américaine : l’ancienne députée Sheila Cherfilus-McCormick, l’organisatrice progressiste et enseignante suppléante Elijah Manley, Luther « Uncle Luke » Campbell, rappeur de 2 Live Crew, ainsi que Dale Holness, agent immobilier et ancien maire de Pompano Beach.
Selon les récits de l’Associated Press, le nouveau district compte 42 % de résidents noirs, 23 % d’Hispaniques et 4 % d’Asiatiques, la majorité blanche constituant le reste. Parmi la population noire, on retrouve une importante communauté caribéenne, notamment haitienne-américaine.
Ce profil démographique a rendu cette primaire particulièrement significative dans une partie du comté de Broward, qui depuis 1992 a régulièrement envoyé des représentants afro-américains au Congrès.
Ce résultat marque également la fin, pour le moment, d’un chapitre dans la carrière politique de Sheila Cherfilus-McCormick. La démocrate d’origine haïtienne, qui représente la 20e circonscription de Floride depuis sa victoire lors d’une élection spéciale en 2022, suite au décès de l’ancien député Alcee Hastings, voit ses ambitions freinées pour l’instant.
Elle est la deuxième personne d’origine haïtienne à accéder au Congrès, après Mia Love dans l’Utah, et s’est faite connaître comme une défenseure active des politiques concernant Haïti et la communauté haïtienne-américaine.
En avril, Cherfilus-McCormick a démissionné de son siège pour tenter de le reconquérir lors de cette primaire, malgré des accusations fédérales contre elle. Elle fait face à des poursuites pour avoir possiblement détourné 5 millions de dollars de fonds fédéraux destinés à la lutte contre la COVID-19, en utilisant ces fonds pour financer sa campagne en 2021.
Elle a toujours nié ces accusations, qualifiant l’inculpation d’« injuste » et de « sans fondement », affirmant son innocence. Ces accusations s’appuient sur plusieurs années de questionnements concernant la gestion de ses finances et ses activités éthiques au sein du Congrès.
Sa trajectoire politique, en grande partie, a été fortement liée à la communauté haïtienne du sud de la Floride. Lors de la primaire démocrate de 2021 pour remplacer Hastings, elle avait été élue de justesse, avec seulement cinq voix d’avance après un recomptage. La course avait attiré plusieurs candidats haïtiens-américains, dans un district où la population haïtienne est considérable.
La nouvelle carte électorale redessine le puzzle politique
Ce scrutin de 2026 s’inscrit dans un contexte où l’ancien président Donald Trump incitait les États dirigés par les Républicains à remanier la carte des districts afin de mieux protéger la majorité étroite de la Chambre des représentants dont ils disposent.
Le gouverneur de Floride, Ron DeSantis, a ainsi proposé une nouvelle carte qui consolidait davantage les districts démocrates du sud-est de l’État, dans le but de réduire le nombre de circonscriptions contrôlées par les démocrates de cinq à trois.
Le comté de Broward, le plus à gauche politiquement en Floride, a été réduit à un seul district supposé démocrate, centré autour de Fort Lauderdale.
Ce redécoupage a poussé Wasserman Schultz à quitter le district qu’elle avait représenté jusque-là, l’obligeant à choisir entre courir dans une nouvelle circonscription plus conservatrice ou dans la nouvelle 20e circonscription. Elle a opté pour cette dernière.
Une décision qui a marqué le déroulement de la campagne
Ce choix est rapidement devenu l’un des enjeux principaux de la campagne.
Cherfilus-McCormick a critiqué la décision de Wasserman Schultz d’entrer en lice, en affirmant qu’elle mettait en péril la tradition de représentation politique des Afro-Américains dans la région. Son concurrent Elijah Manley a pour sa part souligné que si la restructuration par les Républicains n’était pas de la faute de Wasserman Schultz, elle aurait pu envisager d’autres options.
La campagne a aussi été marquée par le contexte pesant des menaces pesant sur la représentation noire au Congrès. Le Caucus des Noirs du Congrès avait d’ailleurs lancé un avertissement, indiquant que la redéfinition des districts pourrait lui coûter plus d’un quart de ses membres lors des élections d’automne, alors que la Cour suprême des États-Unis avait affaibli, récemment, l’efficacité de la Loi sur les droits de vote, facilitant ainsi la recomposition des circonscriptions dans plusieurs États, dont la Floride.
Quelle véritable signification de la représentation ?
Wasserman Schultz a rejeté l’idée qu’elle soit une inconnue pour la communauté de ce nouveau district.
Elle a affirmé avoir représenté plusieurs secteurs du comté de Broward durant plus de trente ans, d’abord en tant que députée d’État, puis en tant que membre du Congrès, et pouvoir ainsi représenter efficacement une population diverse en termes raciaux et culturels.
« Je ne débarque pas comme un extraterrestre dans ce district », a-t-elle déclaré à l’AP avant la primaire.
Elle a aussi mis en avant son rôle au sein du comité des crédits de la Chambre, évoquant les nombreux programmes qu’elle a contribué à instaurer et à financer en faveur des communautés afro-américaines durant ses années d’activité politique.
Selon elle, l’expérience vécue est importante, mais les électeurs peuvent aussi juger un candidat en fonction de ses antécédents plus globaux, de sa capacité à obtenir des résultats pour ses électeurs.
Ses adversaires, quant à eux, soutiennent que ces qualités ne suffisent pas à répondre aux préoccupations concernant la perte de représentation noire, à un moment où la lutte pour les droits civiques et la diversité est mise à rude épreuve à l’échelle nationale.
Marsha Ellison, présidente de la NAACP dans le comté de Broward, a ainsi déclaré à l’AP que le redécoupage visait à réduire le pouvoir politique des Afro-Américains, en fragilisant leur capacité à se faire entendre dans la sphère politique.
L’enjeu de la représentation revêtait également une dimension symbolique pour la communauté haïtienne.
Cherfilus-McCormick, qui s’était toujours positionnée en défenseure des enjeux haïtiens, a dénoncé ce qu’elle qualifiait d’effort visant à « faire taire » la seule voix haïtienne au Congrès. Lors de son mandat, elle avait fréquemment pris la parole sur les questions relatives à Haïti, condamnant la désinformation et la haine dirigée contre les immigrants haïtiens.
Cependant, son inculpation et d’autres controverses légales ont compliqué sa campagne pour un nouveau mandat.
La victoire de Wasserman Schultz fait aujourd’hui de la directrice démocrate blanche la représentante d’un district où la majorité des habitants sont noirs.
Une analyse de l’AP a révélé qu’elle est la seule candidate blanche démocrate, à l’heure actuelle, en position pour représenter un quelconque district où la majorité ou la pluralité des résidents sont noirs.
Ce résultat de primaire répond à la question de qui les électeurs démocrates ont choisi pour représenter le district en novembre.
Mais la véritable question, celle qui a façonné cette campagne, demeure difficile à trancher : la représentation doit-elle principalement s’appuyer sur une identité commune et une expérience partagée, ou sur le dossier, les relations et la capacité d’un élu à faire avancer ses électeurs ? L’incertitude plane encore, sans réponse définitive.