La grande célébration anti-angoisse de la communauté haïtienne à New York : la parade annuelle du Jour des Antilles, un symbole de fierté face à l’adversité
NY, le 7 septembre 2026 — Les tambours de métal résonnaient, les chars drapés de drapeaux flottaient au vent, et l’odeur alléchante du poulet jerk emplissait la promenade Eastern Parkway à Brooklyn, où des centaines de milliers de personnes ont participé à la Parade du Jour des Antilles. Cet événement est reconnu comme l’un des plus grands rassemblements célébrant la culture des Caraïbes aux États-Unis.
Pour cette édition, la marche s’est faite sous un climat plus grave que les années précédentes. La militarisation de l’application de la loi sur l’immigration s’est intensifiée contre les communautés immigrées d’origine caribéenne et noire ces douze derniers mois. Dans ce contexte, les Haïtiens ont perdu une protection essentielle : le statut de protection temporaire, communément appelé TPS. Ce dispositif permettait à des centaines de milliers de personnes de rester légalement aux États-Unis.
Les organisateurs affirment que cette parade demeure à la fois une affirmation de fierté face aux difficultés et un rayon d’espoir dans une année marquée par la douleur et l’incertitude.
“Un nuage de gravité plane sur cette fête, à cause de tout ce qui s’est passé depuis l’an dernier : la fin du TPS, ce qui se passe dans les centres de détention, ceux qui sont renvoyés sans possibilité de vivre ou de subvenir à leurs besoins,” explique Natalie Lafontant, native de Brooklyn et orchestratrice de Lespri Ayiti, la plus grande communauté haïtienne de la parade, regroupant près de 180 artistes, designers, musiciens et résidents locaux.
Et pourtant, poursuit-elle, la réponse face à la détresse ne consiste pas à capituler.
“Mais si vous connaissez un peu la Caraïbe, surtout Haïti, nous utilisons la musique, la danse, l’art pour continuer à avancer et à lutter,” affirme Lafontant, tout en admirant les costumes du défilé lors d’une réunion communautaire.
Maintenir la tradition malgré la montée de l’anti-immigration
En juin dernier, la Cour Suprême des États-Unis a tranché à 6 voix contre 3, dans l’affaire Mullin v. Doe, que les tribunaux fédéraux ne pouvaient pas rejuger la décision de l’administration Trump de mettre fin au TPS pour les Haïtiens et les Syriens. En conséquence, environ 350 000 Haïtiens ont perdu cette protection. Un juge fédéral a entériné cette décision début août, et les permis de travail liés au TPS pour Haïti ont expiré le 27 juillet.
Le groupe de Lafontant, comprenant environ 180 artistes, musiciens, créateurs et habitants, participe à cette procession pour la deuxième année consécutive. Face aux difficultés financières pour financer le défilé — notamment pour les sponsors de chars — ils ont dû redoubler d’efforts cette année.


“Tout ce que nous devons couvrir, l’assurance des personnes qui défilent, les costumes, les créateurs… Tout cela coûte cher, très cher. Mais nous continuons, parce que nous aimons notre pays,” confie Lafontant.
Une communauté haïtienne dont l’histoire à New York remonte à plusieurs décennies
Lafontant fait partie d’une communauté haïtienne comptant environ 163 000 personnes dans la région métropolitaine de New York, selon le Migration Policy Institute. C’est la deuxième plus importante communauté haïtienne aux États-Unis, après celle de Miami.
La majorité des migrants en provenance d’Haiti ont trouvé refuge dans les quartiers de Brooklyn, tels que Flatbush, East Flatbush et Crown Heights.
Depuis les années 1970, sous la dictature de Jean-Claude « Bébé Doc » Duvalier, de nombreux Haïtiens ont quitté leur île en raison du climat de répression et de la crise économique. La migration s’est poursuivie après sa chute en 1986.
Mais cette histoire de lutte et de résistance est plus ancienne encore, remontant à la Révolution haïtienne — lorsqu’esclaves et libres noirs ont renversé la domination colonial française lors de la seule révolte d’esclaves couronnée de succès dans l’histoire moderne, aboutissant en 1803 à la bataille de Vertières. La victoire a ouvert la voie à l’indépendance d’Haïti, l’année suivante.
Ce riche héritage de résistance continue d’être une source de fierté pour les Haïtiens, bien au-delà des frontières nationales, chez ceux qui ont bâti de nouvelles vies à l’étranger.
Edwina Paul, fondatrice de SPM, ou « Fanm Se Poto Mitan » — ce qui signifie « Les femmes sont le pilier de la société » — a quitté Haïti en 1993 pour refaire sa vie avec son mari à Brooklyn, dans le quartier de Canarsie. Elle explique que c’est notamment la situation en Haïti qui pousse ses compatriotes à partir.
“Il n’est pas sûr là-bas. Venir ici, c’est comme un parapluie pour nous protéger de tout ça,” dit-elle, en évoquant la violence des gangs et l’instabilité du pays. “Nous ne sommes pas venus ici pour faire le mal. Nous venons travailler, avoir une éducation meilleure, vivre en paix.”
Une affiche de style haïtien qui fait vibrer la foule : la mode et la musique dans la parade
La résilience s’est aussi manifestée à travers la créativité dans les costumes de cette année. Clara Poteau, styliste et diplômée de l’Institut de la Mode de New York, a conçu de somptueuses robes d’empereur bleu royal, représentant Jean-Jacques Dessalines, un lieutenant et chef de la Révolution haïtienne, considéré comme le premier leader d’une Haïti indépendante.
Six autres créateurs et un peintre ont travaillé durant un mois à peindre à la main des costumes rendant hommage aux exploits haïtiens, notamment en couvrant certaines robes de mini-drapeaux haïtiens, en représentant le visage de joueurs de football emblématiques tels que Duckens Nazon et Emmanuel Sanon, détenteurs du record de buts internationaux pour Haïti.
Une simple T-shirt orange, surnommée le “T-shirt de la liberté”, portait les drapeaux de plusieurs nations que les leaders haïtiens ont aidé à libérer avec du soutien financier, des armes, et des troupes. Parmi elles, le Venezuela, la Colombie, l’Équateur, le Pérou, la Bolivie, le Panama, le Mexique, et la Grèce.
Les spectateurs ont d’abord été immergés dans leur énergie à travers la musique du mas, avant de découvrir les talents des musiciens, dont Jesus Luc, natif de Harlem et responsable du groupe Lespri Ayiti. Ce dernier a réalisé une prestation autour du Raboday — un genre musical contemporain très populaire dans les Caraïbes — et du Kompa, la musique de danse emblématique haïtienne.
Le point d’orgue était assuré par DJ Comix, du groupe Team Madada, décrit par Luc comme “probablement le groupe le plus populaire en Haïti”, incarnant une nouvelle génération qui influence la jeunesse locale.
“C’est électrisant. C’est une musique qui touche directement l’âme. Entre la musique et les costumes… c’est le cœur du peuple qui sera là.”
Ce cortège vibrant est la preuve que, malgré les vents contraires, la vitalité et la fierté de la communauté haitienne à New York perdurent, incarnées dans la musique, la danse, et l’art qui font vibrer l’âme même de son héritage.




















