Les habitants du Nord-Est enregistrent leur vote, entre espoirs de scrutin et préoccupations sécuritaires
FORT-LIBERTÉ — Depuis le début de l’enregistrement des électeurs le 20 juillet dernier, plus de 30 500 habitants du département du Nord-Est en Haïti se sont inscrits pour pouvoir voter, a indiqué Ernst Manigat, président du Bureau Départemental d’Élections (BED), lors d’une déclaration récente. Cependant, dans plusieurs communautés, une grande partie de la population demeure confuse quant à la procédure d’inscription, et certains acteurs politiques s’interrogent sur la capacité des autorités à garantir la sécurité et les garanties institutionnelles nécessaires pour assurer une élection crédible.
« Nous enregistrons environ 30 526 électeurs dans les 14 communes du département », a expliqué Manigat le 24 août. « Selon moi, d’ici le week-end, ce chiffre pourrait encore augmenter. »
Ce premier élan d’inscriptions témoigne d’une volonté forte des habitants du Nord-Est de participer à ce processus électoral après une absence quasi totale d’élections nationales depuis près de dix ans. Toutefois, cet engouement est atténué par de nombreux doutes, notamment en raison de l’omniprésence de la violence exercée par certains groupes armés, qui continue de paralyser la capitale et ses environs. Les citoyens ainsi que certains acteurs politiques expriment leur inquiétude quant à la capacité des autorités à garantir la tranquillité, la transparence et la légitimité nécessaires pour que ces élections soient crédibles.
Le Conseil Électoral Provisoire (CEP) a fixé la date du 13 décembre pour la tenue de la présidentielle, avec un second tour prévu pour le 21 février 2027. Ces élections doivent permettre de choisir un président, des députés ainsi que des responsables locaux, représentant potentiellement un retour à un gouvernement élu après plusieurs années de transition politique.
Pour ceux qui s’inscrivent, ce scrutin représente une occasion de s’exprimer directement sur la gouvernance du pays.
« Nous sommes prêts à participer aux élections pour élire des dirigeants porteurs d’une vision claire et compétents pour renouveler le personnel politique », confie la psychologue Ganel Joseph.
Une insécurité persistante, obstacle majeur au processus électoral
Mais la menace pesant sur la sécurité reste un obstacle de taille. De vastes zones de la région métropolitaine de Port-au-Prince, située dans le département de l’Ouest, sont sous le contrôle de groupes armés, qui continuent de s’étendre dans d’autres régions, notamment dans le département de l’Artibonite. Ces deux départements représentent presque la moitié du total des électeurs potentiels en Haïti. La violence, les déplacements forcés, ainsi que la dégradation des transports et des services publics soulèvent des questions cruciales : les habitants des zones affectées pourront-ils s’inscrire, mener campagne et voter dans un environnement sûr ?
« Nous sommes prêts à participer aux élections pour élire des dirigeants porteurs d’une vision claire et compétents pour renouveler le personnel politique »,
Ganel Joseph, Psychologue
« La transition n’a jamais apporté rien de bon au pays, en particulier pour la population », a déploré Jovenel Louis, ancien député. « Nous voulons des élections, mais nous devons avant tout savoir si elles seront authentiques. La transition n’a fait qu’enrichir une élite restreinte », a-t-il ajouté.
Si l’inscription se poursuit dans le Nord-Est, le nombre de personnes inscrites offre un premier indicateur de la mobilisation électorale dans le département, même s’il ne permet pas de calculer un taux précis de participation. Aucun chiffre officiel pour 2026 n’était encore disponible concernant le nombre d’électeurs éligibles déjà inscrits avant le début de cette opération, si ce n’est un rapport de septembre 2025 de l’Office National d’Identification (ONI), indiquant que 6,3 millions d’habitants en âge de voter en Haïti détenaient une carte d’identité.
Selon l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI), le Nord-Est comptait une population estimée à 430 925 habitants en 2024, répartis sur ses 14 communes, dont environ 274 000 étaient âgés de 18 ans et plus. Cependant, cette estimation concerne la population adulte et ne correspond pas nécessairement au nombre d’électeurs éligibles.
Une volonté de retour à la gouvernance élective, mais la sécurité demeure une préoccupation majeure
Pour les habitants ayant déjà effectué leur enregistrement, le vote apparaît comme une étape essentielle pour espérer un renouveau politique. Beaucoup expriment leur frustration face aux gouvernements de transition successifs.
Jackenson Accilien, expert en agronomie, journaliste et scientifique politique, insiste sur la nécessité d’organiser des élections pour redonner aux dirigeants un mandat clair et direct de la part des citoyens.
« Il faudra plusieurs années pour que le pays mesure réellement les dégâts causés par cette longue transition, qui a permis à une minorité de s’accaparer du pouvoir sans responsabilité envers la population », explique-t-il.
Accilien suggère que des scrutins locaux puissent être organisés en priorité dans des municipalités et départements où les conditions de sécurité le permettent. Selon lui, l’élection de responsables locaux et de membres du parlement pourrait contribuer à la restauration d’institutions légitimes.
« La tenue d’élections pour les municipalités et le Parlement est la première étape. Par la suite, les autorités légitimes pourront collaborer pour rétablir la sécurité dans le pays », ajoute-t-il.
Tout en encourageant la participation citoyenne, il souligne l’importance d’un suivi rigoureux du processus électoral.
« C’est en se levant et en allant voter que chaque citoyen contribue au développement de son pays », affirme-t-il, rappelant que l’enthousiasme pour les élections est souvent tempéré par la crainte de l’insécurité.
Pour Joseph, en revanche, la menace sécuritaire ne doit pas être une excuse automatique pour annuler ou reporter les élections dans les zones où la participation peut se dérouler dans des conditions sécurisées.
« Bien sûr, de nombreuses zones sont sous le contrôle de groupes armés », admet-il. « Mais cela ne doit pas justifier l’impossibilité de tenir des élections dans l’ensemble du territoire. »
Selon lui, les élections sont cruciales pour changer la direction politique d’Haïti et ouvrir la voie à la paix, à la stabilité et au développement économique et social.
« Sans élections, la question de l’insécurité ne sera jamais résolue. Il faut absolument renouveler la classe politique. Les élections en sont la seule solution », insiste-t-il.
Ronald Lareche, ancien député, partage cette vision en affirmant que pour résoudre ces défis, il faut des institutions élues capables de s’attaquer conjointement aux enjeux politiques et sécuritaires.
« Si le parlement fonctionnait et si un président élu était en place, ils disposeraient de davantage de moyens pour faire face à l’insécurité », explique-t-il.
Une méconnaissance du processus électoral nourrit la confusion
Bien que l’enregistrement progresse, certaines populations restent peu informées ou mal informées sur la façon de s’inscrire et de voter.
Romenald Nelson indique que dans certaines régions éloignées, l’accès à une information fiable est limité, ce qui accentue la confusion.
« Beaucoup de gens ne comprennent pas le processus d’inscription. Certains pensent qu’ils doivent payer pour s’inscrire, d’autres croient qu’ils peuvent voter dès qu’ils sont inscrits », explique Nelson.
À Ferrier, Jancima Mereau, une personne âgée, partage ce constat :« Ils m’ont fait m’inscrire sans que je puisse choisir le président, les sénateurs, ou les maires. »
Ces témoignages soulignent l’importance d’intensifier l’éducation civique, pour mieux expliquer la différence entre inscription et vote, ainsi que les différentes étapes du processus électoral.
Dans plusieurs communautés, des initiatives locales ont été mises en œuvre pour aider les habitants à mieux naviguer dans la procédure d’enregistrement.
À Ferrier, par exemple, des jeunes ont créé des équipes de soutien pour aider ceux qui ont du mal à accomplir les démarches ou à comprendre le fonctionnement du processus électoral.
« Ces actions sont essentielles, surtout dans les zones où l’accès à l’information est réduit », souligne Nelson. « Le fait que déjà plus de 30 500 personnes soient inscrites est une bonne nouvelle, mais il faut continuer à sensibiliser », ajoute-t-il.
Il insiste sur la nécessité de poursuivre ces efforts de sensibilisation, car beaucoup de citoyens ne maîtrisent pas encore totalement les enjeux du vote et du processus électoral.