GONAÏVES : La passion du football perdure après la Coupe du Monde 2026
Gonaïves — Bien que la Coupe du Monde de la FIFA 2026 soit terminée pour la majorité des passionnés à travers le monde, dans cette ville située au nord d’Haïti, à environ 150 kilomètres de Port-au-Prince, la ferveur autour du football ne faiblit pas. La célébration du ballon rond continue de battre son plein, animée par une tradition qui rassemble jeunes et moins jeunes autour d’un amour commun pour le sport roi.
Le 26 juillet dernier marquait le coup d’envoi de la 48e édition du « Mundialito », le traditionnel championnat estival de football à Gonaïves. Cette année, ce sont 24 équipes venues de tout le pays qui se sont affrontées pour une durée de près de deux mois et demi. Plus qu’un simple tournoi récréatif, cet événement est devenu un véritable vivier de talents à l’échelle locale. Dans un pays où les programmes de développement sportif pour la jeunesse restent encore limités et souvent décentralisés, le Mundialito offre une plateforme cruciale pour révéler de jeunes prodiges du football, souvent en dehors des circuits officiels. Les jeunes joueurs, peu ou pas inscrits dans les ligues fédérées, trouvent ici une occasion de se faire repérer, d’attirer l’attention des clubs locaux et peut-être d’ouvrir la voie à une carrière sportive. En plus de leur donner une chance de briller, cet événement constitue aussi une source de revenus non négligeable pour de nombreux participants et organisateurs.
Ce tournoi coïncide avec le retour de l’équipe nationale haïtienne à la Coupe du Monde, une première depuis 1974. Cette qualification historique confère au Mundialito une importance nouvelle, en ravivant la tradition sportive qui embrasse la ville depuis plus de cinquante ans.
« Le Mundialito est un héritage sportif pour Gonaïves, et il doit continuer à vivre pour notre ville », affirme Wilsen Desormeau, porte-parole du comité d’organisation. « C’est le principal championnat qui procure tant de spectacles aux habitants de Gonaïves, tout en offrant une vitrine indispensable aux jeunes talents. »
Évoluant selon un système inspiré de la Coupe du Monde, le tournoi rassemble 24 équipes réparties en deux groupes de 12, eux-mêmes subdivisés en trois groupes de quatre. La compétition est prévue jusqu’au 11 octobre prochain.
Une scène locale où se croisent équipes de quartiers et villages environnants
Les équipes proviennent de divers quartiers de Gonaïves, notamment Raboteau, Rabeau, Acipha, Seprenne ou encore Lòtbò Kanal. Mais aussi de municipalités voisines dans le département de l’Artibonite, telles que Gros-Morne, Saint-Michel de l’Attalaye ou Anse-Rouge. La région voisine du Nord-Ouest est également représentée par le club Tabasco, venu de Jean-Rabel.
Parmi les clubs participants, certains noms se détachent par leur originalité ou leur couleur locale : Bijou F.C., détenteur du titre de champion en titre ; Los Tecnicos F.C ; Brooklyn & Lib F.C ; Vapor F.C ; Belle Étoile ; Rêve d’Or F.C. ; Prestige F.C. ; Damballah F.C. ; Free Cool Star ; Calcio F.C. ; sans oublier TEAM Asosye. Chacun de ces clubs a investi une somme d’environ 770 dollars (100 000 gourdes) pour couvrir les frais d’inscription, selon les organisateurs.
Les festivités ont commencé deux jours avant le lancement officiel, avec une messe de célébration à la cathédrale Saint Charles Borromée, suivie d’une parade dans les rues de Gonaïves où ont défilé joueurs, équipes, représentants du Comité de soutien à la ville (COSIVIGO) et du Comité de relance du football jeunesse (COREFOJE).
Une véritable pépinière de jeunes talents dans la cité
Le tournoi senior s’accompagne cette année d’une compétition parallèle impliquant 12 équipes de moins de 16 ans, visant à offrir une plateforme aux jeunes joueurs pour se faire repérer. Les organisateurs insistent sur l’importance de cette jeune génération pour l’avenir du football en Haïti. Pour eux, ces compétitions informelles de jeunes sont essentielles dans le contexte haïtien, où peu d’infrastructures fiables et de programmes d’accompagnement existent pour les jeunes prometteurs.
Le Mundialito joue donc un rôle de réseau de détection peu officiel, permettant aux jeunes issus de quartiers ou de petites localités, souvent en dehors du cadre officiel de développement sportif, d’évoluer face à des entraîneurs locaux, des responsables de clubs ou simplement devant un large public. Pour beaucoup d’observateurs, cette compétition jeunesse souligne aussi l’importance du football dans la cohésion sociale haïtienne, offre une véritable opportunité de divertissement, tout en permettant aux jeunes de développer leurs compétences, de nouer des contacts et d’envisager une carrière sportive.
Un prix de 10 000 dollars pour l’équipe gagnante, tous les regards rivés sur le trophée
L’équipe victorieuse recevra une récompense de 1,25 million de gourdes (environ 9 615 dollars), accompagnée d’un trophée et de médailles pour ses joueurs. La deuxième équipe à se hisser sur le podium repartira avec 500 000 gourdes (environ 4 000 dollars). Par ailleurs, des prix individuels seront attribués aux meilleurs joueurs, notamment au meilleur gardien et au meilleur buteur, en reconnaissance de leurs performances exceptionnelles.
Les organisateurs estiment que le budget global du tournoi oscille entre 6 et 7 millions de gourdes, soit approximativement entre 46 000 et 54 000 dollars. La majorité des fonds proviennent des contributions des membres du comité, de sponsors locaux et à l’étranger, ainsi que des frais d’inscription. Une partie des recettes liées à la vente des billets et à la publicité est également redistribuée entre l’organisation, les équipes participantes et plusieurs instances publiques, notamment le ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique ainsi que la mairie de Gonaïves.
Environ 70 % des ressources sont consacrées à l’organisation du tournoi, le reste étant partagé entre les clubs et les partenaires institutionnels, selon Desormeau. Déjà, certains responsables et supporters commencent à rêver d’un nouveau titre pour leur équipe favorite.
Parmi eux, Evens Jean, manager de Los Tecnicos F.C., veut croire en une répétition du succès de 2022 : « Nous voulons revivre l’exploit de cette année-là et retrouver le plaisir de soulever le trophée. »
De leur côté, Jordany Stérile, président de Brooklyn & Lib F.C., vise la victoire après avoir perdu en finale l’année dernière face à Bijou F.C : « Nous sommes parmi les meilleures équipes du tournoi, et cette année, nous voulons prendre notre revanche et remporter le trophée. »
La parade d’ouverture a été une merveille de couleurs, rassemblant supporters de Bijou, Tabasco ou encore Los Tecnicos, et insufflant une ambiance festive au début de la compétition. La première participation en championnat du club Tabasco de Jean-Rabel marque aussi une étape importante pour cette jeune formation, qui n’a pas simplement décidé de participer mais ambitionne de briller. Les supporters de Bijou, eux aussi motivés en jaune et violet, n’ont pas manqué de faire entendre leur soutien aux champions en titre.
Une aventure née dans les quartiers de Raboteau
Le Mundialito puise ses racines dans Raboteau, un quartier populaire en front de mer, marquée par une longue histoire de pauvreté, de violences politiques et de violations des droits humains. Son origine remonte à l’initiative d’Antoinette “Tisò” Jean-Louis, originaire du quartier, mère du président actuel du comité d’organisation, Jacky Jean Noël, qui occupe aussi la présidence de COSIVIGO.
Ce tournoi, selon les organisateurs, existe depuis la première participation d’Haïti à la Coupe du Monde, en 1974, et s’est tenu chaque année depuis. Plus de cinquante ans plus tard, il est devenu l’un des rendez-vous sportifs les plus emblématiques de Gonaïves. La compétition se jouait traditionnellement au terrain de la Savane Poudrière, situé derrière la police de la ville, mais cette année, en raison de travaux de réhabilitation non achevés, les matches ont été déplacés au Parc Vincent, le principal terrain de football de la ville.
« Nous avons été contraints de débuter le tournoi à Parc Vincent pour éviter tout retard supplémentaire », explique Desormeau.
Les membres de COSIVIGO soulignent avoir investi dans la réfection de la Savane Poudrière depuis plus de trois ans, malgré les ressources limitées. « Gonaïves souffre d’un déficit criant d’infrastructures sportives de qualité », déplore-t-il. Le pari est désormais de rénover le Parc Vincent, qui est actuellement un terrain en terre battue, bien en deçà des standards modernes de football, illustrant l’ampleur du déficit d’équipements sportifs dans tout le pays.
Une initiative en cours pour la reconstruction du Parc Vincent
Le projet de reconstruction du Parc Vincent est en phase d’élaboration et son coût estimé avoisine les 250 000 dollars. Des contributions importantes ont déjà été promises : Anderson “PAPAYO” Despinasse, entrepreneur local, s’engage à verser 20 000 dollars, tandis que l’ancien sénateur de l’Artibonite, Youri Latortue, a promis 50 000 dollars, selon des sources locales.
Le comité de reconstruction, dirigé par le pasteur Job Fénelon, prévoit une gestion rigoureuse avec une équipe technique composée d’ingénieurs, d’architectes et de techniciens sportifs. La gouvernance du projet sera assurée par une commission financière chargée du suivi et de la transparence, qui veillera aux audits et à la communication avec le public. Le budget proposé prévoit environ 130 000 dollars pour les travaux d’aménagement, de drainage et d’installation de gazon synthétique, et environ 110 000 dollars pour l’éclairage, les vestiaires, les toilettes, les tribunes, le système sonore, le tableau d’affichage, ainsi que d’autres installations indispensables.
Pour les organisateurs, moderniser et améliorer les infrastructures sportives de Gonaïves ne doit pas se limiter à l’organisation du Mundialito. C’est aussi une chance pour la jeunesse locale de disposer d’un lieu fiable pour s’entraîner, concourir et se faire connaître. Pour une ville qui a su maintenir son héritage footballistique durant plus d’un demi-siècle, la pérennité de cette tradition dépendra en grande partie de la capacité du pays à bâtir des infrastructures durables et à mettre en place des parcours de développement professionnel pour les jeunes joueurs de demain.