Haiti et la République dominicaine s’affrontent dans un match chargé de symbolisme
FORT-LIBERTÉ — Ce jeudi soir, Haiti et la République dominicaine se retrouvent dans un stade Félix Sánchez plein à craquer, pour un affrontement qui dépasse largement le simple enjeu sportif. Une rencontre qui pèse plus de trois points dans la balance.
Le match débute à 20 heures, heure de l’Est, avec pour objectif pour les deux équipes de renforcer leur position dans le Groupe A de la Ligue des Nations de la Concacaf, tout en se rapprochant des quarts de finale.
Pour les spectateurs haïtiens et dominicains, qu’ils soient sur place ou qui suivent la rencontre à distance, cet affrontement revêt une importance particulière. Il intervient dans un contexte où la relation entre ces deux nations est marquée par des blessures historiques, une interdépendance économique et sociale, des désaccords migratoires et des tensions politiques récurrentes.
« Ce match ne se limitera pas uniquement au sport », affirme Érick Jasmin, journaliste sportif haïtien basé à Ounaminthe, à la frontière nord-est d’Haiti.
Les deux pays occupent la même île d’Hispaniola, et entre eux se tissent des liens économiques, familiaux et sociaux très forts. Beaucoup d’Haitiens travaillent en République dominicaine, les produits dominicains transitent vers Haïti, et les communautés des deux côtés de la frontière interagissent quotidiennement. Cependant, cette proximité n’a pas empêché des affrontements à répétition autour de la migration, de la sécurité aux frontières et du traitement réservé aux Haitiens et aux personnes d’origine haïtienne en République dominicaine. Le souvenir du massacre de 1937, lorsque des milliers de Haitiens et de personnes d’origine haïtienne ont été tuées sous la dictature du général Trujillo, reste omniprésent dans cette mémoire collective.
Ce match de jeudi met en lumière ces contradictions : deux nations voisines qui dépendent l’une de l’autre dans de nombreux domaines, tout en étant souvent en situation de tension politique ou sociale.
« Il y aura aussi une dimension politique et diplomatique, notamment autour du canal sur le Río Masacre et des mesures migratoires visant les Haitiens en République dominicaine », souligne Jasmin.
Une rivalité à laquelle il faut prouver quelque chose
Sur le terrain, les enjeux sont simples.
L’Haïti, la République dominicaine et le Costa Rica abordaient la troisième journée de la phase de groupes avec six points chacun, après avoir remporté leurs deux premiers matches dans le Groupe A. Haiti avait battu Trinité-et-Tobago 3-2, puis Costa Rica 2-0. La République dominicaine avait de son côté ouvert avec une victoire 3-2 contre le Nicaragua, avant de s’imposer 2-1 face à Trinidad et Tobago.
Seuls les deux meilleures équipes de chaque groupe à six équipes en Ligue A se qualifieront pour les quarts de finale.
L’enjeu de jeudi est donc crucial pour les deux équipes, avec la foule compacte dans le stade qui ajoute un aspect de fierté nationale.
Pour Jasmin, ce match revêt une importance particulière car le football reste l’un des rares domaines où Haiti a réussi à garder une longueur d’avance sur son voisin.
« La seule relation qui fonctionne réellement entre les deux pays, c’est le commerce », explique-t-il. « Depuis vingt ans, le football est la seule sphère dans laquelle nous détenons une longueur d’avance sur la République dominicaine. »
Ces deux équipes ne s’étaient pas affrontées régulièrement à l’échelon senior ces dernières années. Selon les statistiques d’11v11, Haïti a remporté neuf de ses 12 rencontres officielles depuis 1976, avec deux matches nuls et une victoire dominicaine. Leur dernier affrontement remonte à mars 2013, lors d’un match amical où la République dominicaine avait décroché sa seule victoire contre Haïti, 3-1.
Un match à l’histoire complexe
Ce match de football offre un aperçu d’une relation qui ne se résume pas simplement à la coopération ou au conflit.
Des centaines de milliers de Haitians vivent et travaillent en République dominicaine, et le commerce transfrontalier constitue un pilier économique pour les deux nations. Les familles sont également dispersées sur la frontière, créant des liens solides qui persistent malgré les différends politiques.
Pourtant, la migration est souvent source de frictions répétées.
Les autorités dominicaines ont renforcé les expulsions de Haitians sans papiers, et ont mis en place ou étendu des mesures touchant les migrants haïtiens. De leur côté, les responsables haïtiens et les défenseurs des droits humains ont souvent dénoncé les discriminations et le mauvais traitement envers les Haitians et les personnes d’origine haïtienne en République dominicaine.
Des tensions ont aussi émergé concernant l’infrastructure frontalière et la gestion des ressources en eau, notamment autour du canal sur le Río Masacre.
Le résultat est une relation où coopération et confrontation coexistent souvent, parfois dans la même journée.
Pour une jeune génération de Haitians et de Dominican menée par cette réalité, la rivalité sportive devient presque une expression de cette tension latentielle.
Luckni Dalusma, journaliste haïtien basé en République dominicaine, partage cet avis.
« Ce match est d’une importance capitale pour les deux pays, surtout en ce qui concerne la vision que les dirigeants portent sur Haïti », explique-t-il. « Le football est utilisé comme un outil pour promouvoir la paix, mais le fanatisme peut aussi s’exprimer. »
Ce match intervient aussi à quelques jours de l’anniversaire de l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire haïtiano-dominicaine.
Au début d’octobre 1937, un régime sous la dictature de Trujillo lança une campagne meurtrière contre des Haitians et des personnes d’origine haitienne, surtout dans les zones frontalières. Des milliers de morts furent comptabilisées en quelques jours.
Ce massacre est connu sous le nom de « Massacre du persil », du nom de la prononciation espagnole de « persil » (persil), utilisée par les soldats pour identifier ceux qu’ils soupçonnaient d’être Haitians.
En Haïti, cet épisode est aussi connu sous le nom de « Massacre à la couteau », ou encore « massacres des couteaux ». Il demeure un point de référence dans les discours sur les relations haïtiano-dominicaines et dans les revendications de réparation.
Soixante-dix minutes, des décennies d’histoire
Pour les joueurs, lorsque le coup d’envoi sera donné, l’objectif sera clair : gagner ou obtenir un résultat qui renforcera leur position dans le Groupe A de la Ligue des Nations.
Lors d’une conférence de presse mercredi, le capitaine d’Haïti, Carlens Arcus, a souligné l’importance de cette rencontre et le rôle de la communauté haïtienne en République dominicaine.
« Nous sommes très motivés et concentrés », a-t-il déclaré. « Nous voulons offrir la victoire, surtout à la communauté haïtienne ici. »
Pourtant, pour les milliers de personnes dans le stade et les millions qui suivront à Haïti, en République dominicaine ou dans la diaspora, la signification de cette rencontre est beaucoup plus complexe.
Dans une interview accordée à Dario Libre, le sélectionneur de la République dominicaine, Marcelo Neveleff, a appelé les supporters à recentrer l’attention sur le football, afin d’éviter que les tensions politiques et sociales ne prennent le dessus sur le match.
« Un terrain de football ne peut pas régler les différends entre deux pays partageant une même île », a-t-il estimé. « Une victoire ne peut pas effacer un traumatisme historique ou régler les différends liés à la migration, aux frontières ou à l’économie. »
Mais cette rencontre offrira à la fois un moment fort de fierté nationale, parfois célébrée pour l’aspect sportif, parfois contestée par la tension ambiante, d’enthousiasme ou de controverse.
« C’est ce qui différencie Haiti et la République dominicaine d’un simple match régional », confie Louis. « Les deux équipes disputent des points pour la qualification en quarts, mais leurs supporters portent aussi la mémoire de leurs racines. Ils sont liés par une histoire commune, malgré les divisions politiques et communautaires. Jeudi, cette relation compliquée se jouera en 90 minutes de football. »