Rapatriements forcés en provenance d’Haïti en 2026 : des chiffres alarmants
PORT-AU-PRINCE — Au cours des huit premiers mois de 2026, près de 200 000 Haïtiens ont été renvoyés de force vers leur pays, une situation qui met une fois de plus en lumière la pression croissante sur un système humanitaire déjà à bout de souffle. Ce système doit gérer un afflux massif de personnes déplacées par la violence, la faim et l’instabilité économique, selon le rapport de la Groupe de Soutien aux Repatriés et Réfugiés (GARR) publié cette semaine.
Selon GARR, la République Dominicaine aurait représenté à elle seule au moins 194 465 de ces retours forcés. À cela s’ajoutent les déportations effectuées par les États-Unis, qui ont ramené 1 187 Haïtiens durant la même période. La Bahama, les îles Turks et Caicos ainsi que la Jamaïque ont également réalisé quelque 1 426 retours.
Ce volume de rapatriements forcés soulève une inquiétude particulièrement grande, car Haïti ne dispose pas des ressources ni des services nécessaires pour accueillir et réintégrer un si grand nombre de personnes, déplore GARR.
« Beaucoup d’Haïtiens expulsés par la République Dominicaine arrivent à la frontière sans avoir accès aux services publics ni à une assistance humanitaire suffisante », explique Stenley Orbruth Doriscar, chargé de communication de GARR.
« C’est un nombre considérable étant donné la situation humanitaire que traverse Haïti. Face à cette crise, nous ne pouvons plus continuer à recevoir des personnes sur le territoire » a-t-il ajouté.
Les chiffres clés des rapatriements forcés en 2026
- République Dominicaine : 194 465
- États-Unis : 1 187
- Bahamas : 818 personnes
- Turks et Caïcos : 521
- Jamaïque : 87
La crise humanitaire en Haïti
Ces dizaines de milliers de rapatriements interviennent dans un contexte où Haïti est confrontée à une crise humanitaire majeure. En juillet dernier, l’ONU a indiqué que 6,4 millions de personnes nécessitaient une aide humanitaire, près de 1,5 million de déplacés avaient été recensés et plus de 5,8 millions souffraient de la faim aiguë en 2026.
Les agences humanitaires rencontrent aussi des difficultés croissantes pour obtenir des financements, alors que les besoins s’accumulent, précise le rapport de l’ONU.
Pour GARR, le défi prioritaire reste le maintien des expulsions de Haïtiens par la République Dominicaine. Doriscar déplore que nombre de ceux qui rentrent ne disposent pas de structures d’accueil, de logements ou d’aides à la réinsertion dans le pays.
« Chaque jour, nous recevons des milliers de personnes, mais notre capacité à les accueillir est limitée », affirme-t-il. « Il n’existe aucun programme de réintégration permettant à ces personnes de rester dans leur communauté d’origine après leur retour, et l’aide fournie est insuffisante face au nombre de victimes de déportation. »
GARR critique également les politiques migratoires dominicaines, estimant qu’elles violent les droits fondamentaux des migrants. Amnesty International a formulé des préoccupations similaires dans un rapport publié en mars dernier, appelant les gouvernements à respecter le principe de non-refoulement, qui interdit de renvoyer des personnes vers des endroits où elles risqueraient de subir des persécutions ou d’autres formes de graves préjudices.
Une hausse potentielle des déportations américaines
Jusqu’ici, les États-Unis ont déporté nettement moins d’Haïtiens que la République Dominicaine cette année, mais GARR et d’autres organisations de soutien aux migrants sont très inquiets de la possibilité d’une augmentation des expulsions américaines, notamment après la fin du statut de protection temporaire (TPS).
Plus de 300 000 Haïtiens vivant aux États-Unis ont été affectés par la suppression du TPS suite à la décision de la Cour suprême de juin, qui a permis à l’administration d’y mettre fin.
Les autorités américaines ont indiqué en juillet leur intention d’augmenter les vols de déportation vers Haïti, avec jusqu’à deux vols par semaine, transportant au total environ 250 migrants à chaque fois.
Déjà, trois vols de déportation ont été effectués depuis août, ramenant au total 319 personnes, dont un vol le 3 septembre transportant 101 Haïtiens à Cap-Haïtien.
Dans une déclaration du 2 septembre, GARR a averti que cette éventuelle hausse intervient alors que Haïti possède peu de ressources pour accueillir et réinsérer ces personnes que le pays continue à renvoyer. Le gouvernement haïtien n’a pas encore annoncé de programme complet de réintégration spécialement conçu pour les bénéficiaires du TPS, dont certains sont nés à l’étranger ou n’ont jamais vécu en Haïti.
Face à cette situation, GARR exhorte les autorités haïtiennes à améliorer les conditions de vie et à mettre en place des mesures pour soutenir les rapatriés, tout en demandant à l’administration américaine de prendre en compte la situation humanitaire et sécuritaire en Haïti lors des opérations de déportation.
« Le gouvernement haïtien doit œuvrer à créer de meilleures conditions de vie dans le pays, pour que les Haïtiens puissent vivre dignement chez eux, sans avoir à subir la humiliation à l’étranger », déclare GARR.
L’organisation a également condamné la mort, le 31 août dernier à Springfield, dans l’Ohio, de Pierre Damas Bel, un jeune migrant haïtien de 20 ans, qu’elle qualifie de conséquence d’une politique migratoire dure et dégradante, qui ignore le bien-être des migrants travaillant quotidiennement aux États-Unis.
« La famille de Damas affirme qu’il souffrait d’une grave dépression à cause du port d’un bracelet électronique de surveillance de l’ICE, qu’il trouvait humiliant », explique GARR dans un communiqué sur X (ancien Twitter). « Il n’était pas autorisé à cacher le bracelet sous sa chaussette, ce qui montre à quel point cela a profondément affecté sa santé mentale. »
Le rapport d’organisations de défense des droits appelle à une réflexion sérieuse sur ces rapatriements de masse, qui aggravent la crise humanitaire en Haïti et soulignent la nécessité de respecter les droits fondamentaux des migrants, tout en insistant sur la responsabilité des États dans la protection des populations vulnérables.