Les partis politiques haïtiens réclament la suspension ou la révision du processus de vérification des membres du Conseil Électoral Provisoire
PORT-AU-PRINCE — Les formations politiques en Haïti demandent au Conseil Électoral Provisoire (CEP) de suspendre ou de revoir son processus de vérification des adhésions, qui, selon elles, rejette des numéros d’identification valides et inscrit à tort certains membres sur des listes de partis auxquels ils n’ont jamais appartenu. Ces contestations viennent renforcer l’inquiétude quant à la capacité du CEP à finir cette vérification dans les temps et à respecter le calendrier prévu pour le scrutin du 13 décembre.
Au cœur du différend se trouve l’exigence pour les partis politiques et coalitions de prouver qu’ils comptent au moins 30 000 membres affiliés avant de pouvoir s’inscrire, en vue du premier vote national en une décennie en Haïti.
D’une part, le Fusion des Social-Démocrates Haitiens (FUSION), dirigé par l’ancienne sénatrice Edmonde Supplice Beauzile, a déclaré le 27 août que plusieurs de ses membres rencontrent des problèmes lors de la vérification.
“Plusieurs centaines de membres de FUSION ont déjà vu leurs données rejetées, leur NINU [Numéro Unique d’Identification Nationale] déclaré invalide ou leur profil signalé comme déjà enregistré dans un autre parti politique”, a indiqué le représentant du parti.
FUSION affirme que certains des membres concernés incluent des coordinateurs, des membres du secrétariat général et des membres de la direction exécutive, qui n’ont jamais autorisé un autre engagement politique.
Le parti a aussi dénoncé que des numéros d’identification rejetés par le système du CEP sont reconnus comme valides par l’Office National d’Identification (ONI). Il réclame la publication du protocole de validation entre le CEP et l’ONI ainsi que des sanctions contre ceux qui auraient frauduleusement exploité des données personnelles de votants.
Ces accusations interviennent alors que le CEP s’emploie à vérifier quelque 3,15 millions d’affiliations politiques — soit 30 000 membres pour chacune des 105 formations et coalitions autorisées à participer à cette élection.
Le processus de vérification a débuté après l’ouverture des inscriptions des candidats, le 20 août. La date butoir initiale était fixée au 2 octobre, mais elle a été repoussée au 14 octobre, selon une note du 2 septembre de la commission électorale.
Au 31 août, seules neuf des 105 organisations politiques avaient soumis leurs listes de membres, d’après certains acteurs impliqués et plusieurs rapports locaux. Parmi elles, on trouve la plateforme VIKTWA (Victoire), dirigée par l’ex-premier ministre Jean-Henry Céant et regroupant des alliés du gouvernement de transition ; la coalition Ayiti Transfòme, menée par l’ex-président provisoire Jocelerme Privert, et le Parti Démocrate Chrétiens Haïtien (PDCH), dirigé par Mathias Pierre, un ancien délégué aux affaires électorales.
Le CEP n’a pas encore communiqué officiellement sur le nombre de partis ayant rempli la condition des 30 000 membres.
Le calendrier électoral prévoit la publication d’une liste préliminaire des candidats inscrits d’ici le 17 septembre, tandis que l’inscription en ligne se clôturera le 3 septembre.
Les partis contestent la gestion du processus par le CEP
Les contestations ne se limitent pas à celles des partis qui voient leurs membres rejetés.
Les Engagés pour le Développement (EDE), dirigés par l’ancien Premier ministre Claude Joseph, ont indiqué le 31 août qu’ils avaient soumis leur liste de membres, tout en continuant à douter de la gestion du processus en ligne par le CEP.
“Les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre de la phase d’inscription en ligne renforcent les préoccupations déjà exprimées par l’EDE sur le contrôle opérationnel que le CEP exerce sur le processus”, a déclaré Joseph dans un message publié sur X (anciennement Twitter).
Le Forum des Neuf Coalitions Politiques a également évoqué des soupçons selon lesquels des données d’identification nationale auraient été extraites de banques ou administrations sans que les membres en aient été informés. Aucune preuve concrète n’a toutefois été apportée pour étayer cette dénonciation.
“Plusieurs centaines de membres de FUSION ont déjà vu leurs données rejetées, leur NINU déclaré invalide ou leur profil signalé comme étant déjà enregistré dans un autre parti.”
Parti Fusion des Social-Démocrates Haitiens
Clarens Renois, journaliste et leader de l’Union Nationale pour l’Intégrité et la Réconciliation (UNIR), constate que certains membres de son parti, actifs depuis plus de dix ans, ont découvert que leurs numéros d’identification avaient été associés à d’autres formations politiques auxquelles ils n’appartiennent pas.
“Nous ne pouvons pas encore déposer de candidats parce que la question des 30 000 membres n’est pas résolue,” explique Renois.
Le calendrier électoral sous pression, la sécurité au centre des préoccupations
Ce différend sur les membres vient compliquer davantage une organisation électorale déjà fragilisée par des problèmes de sécurité et des défis logistiques.
Une attaque sanglante de gangs à Kenscoff les 23 et 24 août a causé la mort d’au moins 47 personnes, dont cinq enfants, et laissé plusieurs dizaines de personnes enlevées, selon l’ONU. Cet acte de violence a conduit à une séance d’urgence du Conseil de Sécurité des Nations Unies et a relancé l’appel à déployer rapidement la Force de Suppression des Gangues (FSG).
L’ONU a également rapporté qu’entre avril et juin, au moins 1 408 personnes ont été tuées et 656 blessées, les attaques de gangs représentant plus de la moitié des victimes.
Ces circonstances soulèvent des doutes quant à la possibilité de respecter le calendrier du 13 décembre. Les responsables de l’EDE ont indiqué que se conformer à l’exigence de vérification des membres ne signifie pas qu’ils considèrent cette date comme réaliste, citant des préoccupations politiques, sécuritaires, techniques et opérationnelles encore non résolues. Ils envisagent même que les élections puissent être reportées en 2027.
Le gouvernement haïtien a précisé avoir rencontré, entre le 23 et le 30 août, des partis et coalitions pour discuter des difficultés techniques et opérationnelles de la mise en œuvre du décret électoral. Il a également demandé au CEP de prendre en compte ces préoccupations.
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a réaffirmé la détermination du gouvernement à organiser des élections transparentes, équitables, conformes à la loi et capables de préserver la confiance publique.
“Le gouvernement réitère son engagement à poursuivre ses efforts pour que le processus électoral respecte les standards démocratiques et serve les intérêts du pays,” a-t-il déclaré le 31 août.
Cependant, pour de nombreux observateurs, pour que l’élection se déroule dans les délais, le CEP doit trancher la question de la vérification des membres, renforcer la confiance dans l’intégrité des données, résoudre les problèmes techniques, finaliser les démarches administratives restantes, tout en travaillant à assurer des conditions de sécurité optimales pour permettre aux électeurs de participer en toute sécurité.
Sans cela, plusieurs dirigeants politiques craignent que l’exigence des 30 000 membres ne devienne pas seulement un obstacle administratif, mais qu’elle ne représente aussi un frein supplémentaire à un calendrier électoral déjà fragile en Haïti.