Une célébration cinématographique pour mettre en lumière le cinéma haïtien aux États-Unis
Le week-end du 28 et 29 mai, les conservatrices Abigail Cherubin et Christy Joseph ont uni leurs efforts pour organiser une série de projections cinématographiques intitulée « Lakay : Une célébration du cinéma haïtien ». Leur objectif principal : rendre le cinéma basé en Haïti plus accessible aux spectateurs américains. Selon elles, le cinéma représente un lien direct avec la vie en Haïti, en particulier pour les Américains haïtiens de seconde ou troisième génération, qui n’ont peut-être jamais eu l’occasion de visiter le pays caribéen.
L’événement s’est déroulé au Roxy Cinema, une salle unique en son genre située dans le centre-ville de Manhattan, spécialisée dans le cinéma indépendant. Malgré sa taille intime, la salle possède un cachet monumental, rappelant le Roxy original proche de Times Square. Nichée à l’arrière d’un vaste complexe commercial grouillant de restaurants, cette salle bénéficie d’un environnement animé, où le bruit des passants et des clients crée une atmosphère vive, propice à la découverte. La fréquentation a été très forte lors des deux soirs, témoignant de l’intérêt suscité par cette initiative.
« Ce qui nous a vraiment rapprochées, c’est notre amour commun pour le cinéma, la narration et le storytelling », explique Cherubin. « Lors de notre tout premier dîner, nous avons complètement échangé sur nos films favoris et nos réalisateurs préférés. »
Environ deux ans après leur rencontre initiale, elles ont présenté leur projet au Roxy, et le directeur du programme leur a permis d’avoir un contrôle créatif total sur la programmation.
Concernant leur quête pour identifier des films haïtiens à mettre en avant, Cherubin confie : « Il est devenu évident de façon brutale que beaucoup de ces films sont tout simplement inaccessibles. Nous cherchions un large éventail de films, mais aucun n’était disponible à la diffusion en streaming aux États-Unis. La question s’est posée : pourquoi le cinéma haïtien est-il si peu accessible, surtout aux États-Unis, dans un contexte où la distance avec la terre natale semble si précaire à cette période de l’histoire ? »
Les deux femmes ont rapidement convenu que ce genre de série pouvait « apporter une petite solution à ce problème ». Les deux soirées ont toutes deux affiché complet, avec la projection d’un court-métrage suivi d’un long métrage chaque soir. Ces rencontres ont également été l’occasion d’organiser deux panels : le premier pour permettre aux conservatrices de partager leur vision du projet, et le second pour donner la parole à certains membres de l’équipe ou du casting des films présentés.
Des films poignants qui évoquent la réalité haïtienne
Pour la première soirée, deux œuvres ont été proposées : le court-métrage « Song for the New World », réalisé par Miryam Charles, et « Freda », signé Gessica Geneus. Ces films abordaient des thèmes variés : le sentiment de nostalgie, le deuil, la santé mentale, la violence basée sur le genre, la désespérance, le choix et l’absence de celui-ci.
L’émotion était palpable, notamment chez la spectatrice Mehika Sephorah, qui a vécu une réaction forte pendant la séance.
« Voir ce film [Freda] me met en colère. C’est le système. Le système paraît censé nous protéger, mais en réalité, il est contre nous », confie-t-elle.
Sephorah explique que sa vie ne reflète pas exactement celle de la protagoniste, mais qu’en migrant à l’âge adulte aux États-Unis depuis Haïti, elle a compris, dès sa jeunesse, qu’elle aurait à prendre soin de ses frères et sœurs cadets. Son genre et son âge étaient comme une règle officielle imposant cette responsabilité. « C’est quelque chose d’assez ancré en nous, cette idée que nous devons prendre les choses en main », déplore-t-elle.
De son côté, Christy Joseph a perçu un aspect différent du film, notamment la manière dont Geneus explore la notion de la communauté, que ce soit dans le contexte de la sororité ou de la solidarité féminine.
« Gessica [Geneus] prend son temps pour dépeindre ses personnages féminins », précise-t-elle. « Même si l’histoire peut être parfois triste, elle parvient à donner beaucoup de liberté et de pouvoir aux femmes. »
La seconde soirée a tourné davantage autour de l’expérience diasporique. La programmation comprenait notamment « Konpa », réalisé par Al’Ikens Plancher, et « Mountains », de Monica Sorelle. Ces deux films partageaient plusieurs points communs, notamment un monteur en commun et une scène située dans le quartier de Little Haiti à Miami. Ils abordaient des thèmes liés à la langue, le déplacement, la gentrification, les relations intergénérationnelles et les attentes culturelles.
Le comédien Atibon Nazaire, qui incarne Xavier, le personnage principal dans « Mountains », a participé à un panel après la projection, aux côtés d’Al’Ikens Plancher.
« Little Haiti disparaît rapidement à cause de la gentrification », a-t-il déclaré, en évoquant le développement immobilier dans ce quartier en plein bouleversement à Miami.
L’auditoire a ri en entendant ses propos, mais Nazaire a insisté : la motivation du personnage provient de son amour pour Haïti.
« Haïti est un endroit où l’on peut rêver de toutes les possibilités », a-t-il affirmé.
Ce qui a impressionné, à la fois positivement et avec une pointe de frustration, c’est de constater à quel point la série mettait en lumière la complexité et la diversité de ces films, qui refusent de réduire la richesse d’Haïti à une seule et unique narration. Cependant, cette diversité souligne aussi le peu d’éléments de réponse face aux réalités profondes évoquées par ces œuvres.
Al’Ikens Plancher a expliqué ses intentions lors du panel, soulignant : « Je voulais réaliser un film où l’on verrait mon père et ma sœur. » Son objectif était clair : donner à voir la vie quotidienne, souvent invisible, de ses proches, en transportant leur voix à l’écran.
Une cinématographie comme porte d’accès à l’identité haïtienne
La série « Lakay » a démontré comment le cinéma peut servir à explorer un espace souvent mal compris ou peu représenté. En même temps, ces films révèlent la complexité de chaque personnage, loin de tout cliché.
Cherubin et Joseph ont l’intention d’étendre cette initiative à d’autres grands centres haïtiens aux États-Unis, comme Miami ou Boston, afin de continuer à faire rayonner la culture et le regard sur cette terre d’origine.
« Voir notre culture, notre langue, notre danse et notre musique s’afficher si magnifiquement à l’écran, c’est comme ouvrir une porte sur Haïti et notre identité en tant que Haïtiens », confie Cherubin.
Pour elle, le cinéma représente une voie essentielle pour accéder à la culture haïtienne.
« C’est l’un des moyens les plus accessibles et indispensables pour garder vivante notre culture », explique Cherelus. « Il nous permet de contrôler le récit et de choisir les histoires que nous souhaitons raconter sur Haïti. C’est vital pour la nouvelle génération de Haïtiens. Si nous ne pouvons pas revenir au pays, il est important de rendre cette culture accessible par le biais de l’art. »