Une parenthèse numérique pour retrouver le plaisir de jouer intergénérationnellement
Le 15 août dernier, pendant sept heures, la cour de l’École secondaire Anacaona à Léogâne, située à environ 35 kilomètres au sud-ouest de Port-au-Prince, a été transformée en un lieu de partage et de nostalgie. Là, des enfants ont échangé leurs téléphones et leurs écrans contre des cordes à sauter, des dominos, des cartes, des jeux de marelle, des osselets, des jeux de mancala, d’échecs et autres jeux de société.
Plus de deux cents personnes, dont une majorité d’enfants, se sont rassemblées pour la première édition de « Ann Jwe Ansanm », terme créole signifiant « Jouons Ensemble ». Cet événement communautaire a pour objectif de redonner vie aux jeux traditionnels haïtiens qui, selon ses organisateurs, tendent à disparaître du quotidien des plus jeunes générations.
Ce projet, organisé par le groupe de jeunesse Yogann An Mouvman (YAV) — qui signifie littéralement « Léogâne en Mouvement » — en partenariat avec l’organisation populaire Women of Haiti (FIH), dépassait le simple divertissement. La volonté était de créer un espace où les enfants pouvaient se voir face à face, où les parents pouvaient renouer avec des jeux de leur propre enfance, et où les jeunes générations pouvaient s’initier à des traditions de plus en plus reléguées par l’omniprésence du numérique.
« Nous devons préserver nos jeux traditionnels, qui sont en voie de déclin, les faire revivre chez les jeunes et les adultes, mais aussi encourager leur pratique et leur transmission d’une génération à l’autre », explique Clifford Lanéus, coordinateur adjoint de YAV.
Une pause numérique pour renouer avec le jeu et les générations
Cette initiative survient à une époque où les smartphones, les réseaux sociaux et autres formes de divertissement digital prennent de plus en plus de place dans la vie quotidienne.
En Haïti, les jeux qui, autrefois, rassemblaient les enfants dans les quartiers, les terrains de jeux et au sein des foyers, deviennent moins visibles dans certaines communautés. Selon Lanéus, il a constaté que de plus en plus, les enfants passent leur temps libre sur les réseaux sociaux, même durant les vacances scolaires, au lieu de jouer aux jeux qu’il gardait en mémoire de son propre jeune âge.
Face à cette évolution, les organisateurs ont décidé de privilégier une journée entièrement consacrée au jeu physique et à l’interaction directe entre participants.
Dès 10 heures du matin, peu à peu, la cour a commencé à se remplir d’enfants, d’adolescents et d’adultes, certains accompagnés de leurs parents, tantes, oncles ou voisins. Des enfants issus de centres d’accueil et de orphelinats ont également participé, invités par FIH, afin que chacun puisse profiter d’un moment de détente et de partage.
Musique, rire et conversations animées ont rythmé cette journée, ponctuée par des échanges de jeux et d’expériences.
Pour les organisateurs, sortir les enfants de leurs écrans n’était pas un rejet de la technologie, mais une volonté de leur faire vivre des activités qui reposent sur le mouvement, la créativité et l’échange humain.
Parents et jeunes adultes ne se sont pas contentés d’observer. Plusieurs ont rejoint leurs enfants, mêlant souvenirs de leur propre enfance à des instants de complicité avec la génération suivante.

Phara Bazile Laguerre, 49 ans, accompagnée de ses trois enfants et d’un jeune voisin, confie qu’elle a grandi en jouant à des jeux traditionnels, et qu’elle joue encore certains d’entre eux avec sa famille.
« Je joue toujours avec mes enfants à la maison, ainsi qu’avec ma mère, » explique-t-elle. « Nous jouons aux cartes et au mancala, mais le mancala reste mon jeu préféré. »
Pour plusieurs parents, cet événement a été l’occasion de se remémorer des jeux oubliés, ou rarement pratiqués ces dernières années.
« Cela fait plusieurs décennies que je n’ai pas joué à ces jeux, » témoigne un participant. « Aujourd’hui, je me sens comme si je retombais en enfance. Ça m’a rappelé de merveilleux moments et le plaisir que j’avais à jouer quand j’étais jeune. »
Pour Laguerre, partager ces jeux avec sa famille représente un vrai moment de complicité, qui peut renforcer le lien entre parents et enfants. Elle insiste aussi sur le fait que ces activités offrent une alternative aux divertissements de plus en plus centrés sur les écrans.
Au-delà du jeu, une préservation culturelle essentielle
Rose Gina Gard Saintonge, coordinatrice de FIH, affirme que ces jeux traditionnels font partie intégrante de la mémoire culturelle haïtienne.
« Ils nous ramènent à nos racines, » dit-elle.
Elle a elle-même joué aux osselets, un jeu qu’elle se remémore de son enfance, lors de cette journée.
« Je jouais aux jacks. Cela faisait plusieurs années que je n’avais pas pratiqué ce jeu, » raconte-t-elle. « Ce jour-là, j’avais l’impression de replonger dans mon passé d’enfant. »
Ce rassemblement a également permis à certains enfants de découvrir de nouveaux jeux, ou de revivre des jeux qu’ils n’avaient jamais pratiqués auparavant.
Jessica Louis, 7 ans, a ainsi déclaré qu’elle avait sauté à la corde pour la première fois de sa vie lors de cet événement.
De son côté, Kiara Pierre, âgée de 15 ans et venue d’un orphelinat, a exprimé sa joie d’avoir participé, espérant que l’expérience pourra se renouveler.
« J’ai passé un excellent moment, » affirme-t-elle. « J’attends déjà la prochaine édition avec impatience. »
Les organisateurs ont précisé que l’invitation faite aux enfants des centres d’accueil était intentionnelle. Saintonge insiste sur le fait que les enfants placés dans ces établissements, comme tous les autres, ont besoin d’opportunités de jouer, de socialiser et de créer du lien.
Une tradition ancestrale en pleine mutation dans un Haïti en transformation
La manifestation de Léogâne illustre un enjeu plus large auquel font face de nombreuses familles haïtiennes : comment préserver leur patrimoine culturel alors que les habitudes de loisir des enfants évoluent rapidement.
Les jeux traditionnels se transmettent principalement par la pratique directe, de génération en génération. Or, lorsque les enfants ne voient plus leurs parents, grands-parents ou frères et sœurs jouer à ces jeux, ces savoirs peuvent se perdre avec eux.
C’est pourquoi ces événements comme « Jouons Ensemble » sont plus que de simples journées d’animation. Ils représentent une volonté de ramener ces jeux dans les foyers, les quartiers et les écoles, pour que les jeunes puissent apprendre d’anciens et continuer à transmettre cette culture.
Pour les adultes présents, cette journée a aussi été une opportunité de renouer avec une partie de leur passé. Pour certains enfants, qui participaient pour la première fois, c’était l’introduction à un patrimoine culturel haïtien précieux, susceptible de se distancier avec le temps si rien n’est fait pour le valoriser.
Tandis que les téléphones restent de côté et que les jeux reprennent leur place dans la cour de l’école, le message est clair : préserver une tradition commence par le simple acte de jouer.
« J’ai déjà hâte d’assister à une seconde édition, » confie Pierre, âgé de 15 ans.
La publication de cet événement a été publiée initialement par Kapzy News.






