La Citadelle Laferrière : un symbole de liberté et de résistance en péril
Située bien haut dans les plaines du nord d’Haïti, la Citadelle Laferrière s’élève depuis plus de deux siècles comme un emblème de liberté, de résistance et de souveraineté noire. Érigée à la suite de l’indépendance pour défendre la toute première république noire du monde contre d’éventuelles invasions étrangères, cette imposante forteresse en pierre demeure aujourd’hui l’un des monuments historiques les plus puissants du pays. Mais elle n’est pas seulement un symbole du passé : actuellement, la Citadelle est également un chantier de rénovation.
Depuis septembre 2025, une équipe d’ingénieurs et d’ouvriers intervient sur le site pour une opération de rénovation et de renforcement sismique. Ce projet s’inscrit dans une longue démarche menée par l’Institut pour la Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN), une agence gouvernementale placée sous la tutelle du Ministère de la Culture. La mission : préserver ce site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO face aux risques de tremblements de terre, à l’érosion et à la dégradation structurelle. Les travaux consistent à réparer les fissures, à remettre en état un balcon, et à construire de petits ponts suspendus qui permettront aux visiteurs de circuler plus facilement de pièce en pièce, et bien plus encore.
« Sans la Citadelle, je ne serais pas en vie. »
Bernadin Blaise, ouvrier du chantier
Pour Bernadin Blaise, un ouvrier originaire de Milot, ce chantier a une signification profondément personnelle.
« Sans la Citadelle, je ne serais pas là aujourd’hui », affirme-t-il en s’installant devant la forteresse, discutant avec un ami. Vêtu d’un uniforme rouge de travail, il désigne les murs en pierre derrière lui, qui lui ont permis de trouver un emploi stable depuis plus de 25 ans.
Blaise se remémore une époque où la Citadelle était bien plus mal en point.
« Quand j’étais enfant, le monument se dégradait énormément », raconte-t-il. « Mais lorsque l’ISPAN a commencé à intervenir sérieusement, tout a changé. La Citadelle m’a permis de travailler ; elle a nourri ma famille. »
Préserver un symbole national
La Citadelle Laferrière, construite au début du XIXe siècle sous le règne du roi Henri Christophe, est à la fois un monument national et un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Cependant, comme une grande partie du patrimoine culturel haïtien, elle a subi de longues années de sous-investissement, de turbulences politiques et de catastrophes naturelles, notamment le séisme dévastateur de 2010.
L’ingénieur Jean Hérold Pérard, en charge de la phase actuelle des travaux, souligne que l’objectif principal est de renforcer la structure sans en compromettre l’intégrité historique.
« Nous effectuons un renforcement paraseismique pour réduire sa vulnérabilité face aux tremblements de terre », explique-t-il. « Parallèlement, nous réhabilitons les zones endommagées tout en respectant l’architecture d’origine. »
Après la réparation des fissures, les ouvriers vont injecter du ciment dans les murs pour renforcer les supports en bois et stabiliser certains éléments en pierre. Toutes ces tâches, exigeantes et méticuleuses, sont réalisées dans des conditions logistiques difficiles dans un pays confronté à une multitude de crises.
Un patrimoine dans un contexte de crise nationale
Les travaux de restauration se poursuivent à un moment où Haïti doit faire face à une violence de gangs généralisée, à un effondrement économique et à une urgence humanitaire touchant des millions de personnes. Selon les données de l’automne 2025, plus de 1,4 million d’Haïtiens ont été déplacés à l’échelle nationale. Alors que la population lutte contre l’insécurité et les blocages routiers, la Citadelle Laferrière demeure accessible, ce qui constitue une exception dans un pays où la circulation sur les routes principales devient de plus en plus périlleuse.
Pour les habitants de Milot, ce chantier va bien au-delà de la simple conservation d’un monument. Il représente l’un des rares leviers économiques de la région.
« La vie ici tourne autour de la Citadelle », explique Ramsès Étienne, un habitant de toute une vie à Milot. « Nous ne voulons pas qu’elle disparaisse. Si la Citadelle tombe, c’est tout le village qui s’effondre avec elle. »
« Nous ne voulons pas que la Citadelle périclite. Si elle tombe, le village s’effondre avec. »
Ramsès Étienne, résident de Milot
Le tourisme lié à la Citadelle a autrefois permis de faire vivre des centaines de familles dans le nord d’Haïti. Cependant, avec la baisse spectaculaire du nombre de visiteurs ces dernières années, beaucoup d’habitants espèrent que la sauvegarde du site leur permettra de relancer l’activité touristique lorsque la sécurité sera stabilisée à nouveau.
Travail, dignité et continuité
Sur le site de la forteresse, les ouvriers enfoncent des clous dans des poutres en bois, réparent des supports et transportent des matériaux sur des surfaces rocheuses inégales — un travail qui relie ceux qui œuvrent aujourd’hui à ceux qui, il y a plus de deux siècles, ont construit la Citadelle.
Pour Blaise et ses collègues, travailler à la Citadelle représente bien plus qu’un emploi : c’est une forme de responsabilité et de transmission du patrimoine.
« Ce monument appartient à tous les Haïtiens », confie Blaise. « Si nous ne le protégeons pas, nous perdons une partie de nous-mêmes. »
Alors que Haïti continue de lutter pour maintenir ses institutions, des sites comme la Citadelle Laferrière restent des témoins des épreuves traversées par le pays — et de ce qu’il reste encore à préserver. La rénovation en cours à Milot ne se limite pas à la consolidation des murs en pierre : elle nourrit l’espoir, l’identité et la mémoire d’une nation en quête de stabilité. Selon Pérard, le projet doit s’achever en mars.