Faut-il continuer à rembourser son prêt immobilier face aux défis liés au TPS : le dilemme des familles haïtiennes

28 juillet 2026

Faut-il continuer à rembourser son prêt immobilier face aux défis liés au TPS : le dilemme des familles haïtiennes

Brooklyn – « Dois-je continuer à payer mon hypothèque ? »

« Mon bail, dois-je continuer à payer mon loyer ? »

« Que va-t-il advenir de mon enfant lorsqu’il devra retourner à l’école en septembre, si je pars ? »

Pour certaines personnes, cette incertitude devient si pesante que les professionnels de la santé mentale rapportent qu’ils perçoivent un phénomène encore plus inquiétant.

« Je ne peux pas vous dire combien de clients déclarent carrément : ‘oum pito tuye tèt mwen ke m tonunen en Ayiti,’ » confie un militant. (Note : expression créole signifiant qu’ils sont complètement dépassés ou désespérés.)

Dans la communauté haïtienne à New York, ces questions sont devenues monnaie courante, alors que les titulaires du Statut de Protection Temporaire (TPS) tentent d’anticiper un avenir dont ni eux ni les intervenants ne peuvent prévoir les contours.

Ces préoccupations ont été au cœur d’une réunion communautaire virtuelle jeudi — à la veille d’une nouvelle échéance concernant les permis de travail liés au TPS — organisée par l’Alliance Haïtienne Américaine de New York, réunissant avocats, éducateurs, défenseurs des droits et professionnels de la santé mentale pour discuter des dernières actualités autour du TPS. En plus des démarches juridiques et législatives, une grande partie des échanges s’est concentrée sur ce que certains décrivent comme une crise émotionnelle grandissante, qui se déploie au sein des familles haïtiennes.

Une communauté paralysée par la peur

« Des gens restent chez eux, totalement pétrifiés », déclare Yolette Williams, directrice exécutive de HAA-NY. « Les individus vivent une détresse anxieuse très forte. »

Partout dans la communauté, beaucoup de bénéficiaires du TPS ont déjà arrêté de se rendre au travail ou ont perdu leur emploi car leurs employeurs leur ont demandé de ne pas revenir. D’autres évitent les médecins, les lieux de culte, voire la vie quotidienne par crainte. La peur modifie profondément le quotidien.

Cette incertitude a aussi transformé la planification financière en une gestion de crise. L’instabilité du logement, l’insécurité alimentaire et l’accès aux services de santé mentale deviennent des préoccupations majeures, alors que certains tentent de préparer la prochaine étape de leur vie après avoir vécu et travaillé dans le pays pendant des années, parfois des décennies, avec un statut légal.

Les organismes expliquent que beaucoup d’appels reçus concernent des questions telles que : faut-il transférer de l’argent à des proches ? Faut-il préparer des procurations ? Vendre leur maison ? Ou continuer à honorer leurs échéances hypothécaires et de loyer ?

« Nous ne disons pas aux gens de se « rapatrier » eux-mêmes », précise Elsie Saint Louis, directrice exécutive et PDG de l’Association Haïtienne des Américains Unis pour le Progrès (HAUP). « Nous leur conseillons simplement de se préparer. »

Se préparer, c’est notamment identifier des proches de confiance pour s’occuper des enfants en cas de séparation soudaine, sécuriser ses finances et organiser ses documents légaux afin de faire face à une éventuelle séparation familiale rapide.

Derrière ces inquiétudes, des conséquences concrètes

Certaines écoles constatent déjà les effets de cette angoisse collective.

Un responsable scolaire évoque une baisse de fréquentation, due à la crainte des parents immigrés d’envoyer leurs enfants à l’école. À l’approche de la rentrée, il redoute une nouvelle vague de traumatismes.

« En pensant aux scénarios possibles… je suis un peu inquiet d’un possible chaos », confie Natacha Ulysse, présidente de la Société des Surveillants et Administrateurs Haïtiens (SHSA). « Non seulement en raison de l’angoisse, mais aussi face à tout le traumatisme que ces enfants risquent de subir. »

Cet été, de nombreux enfants se détachent des routines habituelles, ajoute un autre défenseur. Certains parents, craignant une intervention des forces de l’ordre lors de leur trajet vers des activités estivales, empêchent leurs enfants nés aux États-Unis d’y participer.

Malgré ces précautions, nombre de familles restent vulnérables et hésitent à se préparer, car elles espèrent encore que le TPS sera maintenu, priant pour une issue favorable.

« Je ne pense pas que beaucoup réalisent ou comprennent que le TPS, tel que nous le connaissons, est déjà terminé », déplore Saint-Louis. « On ne cesse de nous donner des illusions, comme une sucette qu’on nous tend tous les deux jours. »

Après la réunion, HAUP a annoncé qu’elle commence à offrir gratuitement des services de rédaction de testaments et de planification successorale pour un nombre limité de bénéficiaires, ce qui pourrait aider ceux qui détiennent le TPS. La majorité de leurs clients, cependant, recherchent surtout un accompagnement personnalisé de la part d’un avocat spécialisé en immigration pour assurer leur maintien en territoire américain.

Une urgence sociale et affective au cœur des préoccupations

Les participants, environ une vingtaine, ont insisté à plusieurs reprises sur ce qui apparaît comme la nécessité la plus urgente : un soutien psychologique vital pour ceux qui ont exprimé des pensées suicidaires.

« C’est une problématique que j’entends aussi bien chez les jeunes que chez les parents, surtout chez les pères », témoigne un militant, soulignant que certains membres de cette dernière catégorie ont le sentiment de ne pas pouvoir laisser tomber leur famille.

« Je l’ai moi-même entendu », confie Williams, assistante sociale agréée, qui fournit déjà une assistance dans ce domaine. « J’ai un lourd fardeau dans le cœur pour ces enfants, ces familles, et pour toutes ces personnes. »

Une réponse communautaire collective face à la crise

Alors que les avocats ont mis à jour le calendrier juridique, les responsables communautaires estiment qu’une simple assistance légale ne suffira pas à répondre à l’urgence. Ils appellent à une réponse coordonnée, mobilisant éducateurs, professionnels de la santé mentale, acteurs de la santé et associations pour toucher les familles qui, de plus en plus, se retirent du voir et du social.

« Comment soutenir ces personnes, même si elles ne se montrent pas ? » questionne un défenseur. « Quels seront les moyens d’information que nous utiliserons pour que chacun reçoive les bonnes indications et la bonne assistance ? »

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.