Labadee : la fin des escales pour Royal Caribbean, une menace pour l’économie locale
Labadie, en Haïti — En raison de préoccupations persistantes concernant la sécurité, le groupe Royal Caribbean a récemment annoncé qu’il n’effectuerait plus d’escales à Labadee, sa destination privée et exclusive de plage, jusqu’à la fin de l’année 2026. Cette décision vient accentuer la détérioration économique de cette petite communauté côtière située près de Cap-Haïtien, tandis que la région reste relativement épargnée par la violence des gangs qui sévit dans d’autres parties du pays.
Selon le Conseil d’Administration de la Section Communale (CASEC), environ 1 000 habitants de Labadie se retrouvent désormais privés d’emplois liés au tourisme de croisière. Les résidents soulignent que cette interruption prolongée, qui a débuté en 2025, a aggravé leur précarité dans une localité qui dépendait fortement de l’industrie des croisières.
Les visites sur le site avaient été suspendues en 2024, puis brièvement relancées début avril 2025 avant d’être à nouveau interrompues face à la montée de violence à Port-au-Prince.
« Après avoir perdu leur emploi, si personne ne leur en trouve un autre, ils souffrent », confie Ulrique Vérius, qui travaillait autrefois à la plage de Labadee.
Labadie, cette petite ville côtière, héberge le complexe touristique Labadee, une destination privée qui a longtemps constitué une source de revenus constante pour des centaines de familles. Près de 800 habitants travaillaient directement pour l’exploitation du site, tandis que des centaines d’autres gagnaient leur vie en vendant de l’artisanat, de la nourriture ou des œuvres d’art aux touristes, selon les chiffres du CASEC. Certains occupaient aussi des postes de serveurs, de gardes de sécurité ou de personnel d’aide.
« La sécurité est un gros problème. Si nous avions une meilleure sécurité, le bateau ne serait pas reparti. Les actions d’un groupe d’hommes ne devraient pas faire souffrir toute la communauté ».
Golensky Therssaint, ancien garde de sécurité à Labadee Beach
Ce gel des opérations a relancé les inquiétudes quant à la dépendance de cette communauté à un seul employeur étranger — et sur la faiblesse des protections dont disposent ses habitants lorsque ces activités s’arrêtent. Ces derniers mois, de nombreux habitants ont tenté de se reconvertir dans la pêche, la menuiserie ou d’autres métiers locaux, mais ces professions leur procurent nettement moins de revenus et une stabilité moindre.
La semaine dernière, Vérius, dans la trentaine, s’est installé sur un banc en bois près de la mer. Le vent souffle sur la côte tandis qu’il profite d’un instant de pause entre deux emplois dans la sécurité. Il confie que la période où il gagnait environ 40 dollars par semaine en effectuant des travaux d’entretien et de nettoyage dans le complexe touristique lui paraissait la plus stable économiquement. Aujourd’hui, cette source de revenu a disparu et Vérius doit jongler entre ses petits boulots de sécurité et de menuiserie, en faisant avec ce qu’il peut récolter.
« On trouve encore de la nourriture, mais la vie est très difficile », explique-t-il.
Transition d’un revenu stable à des petits boulots locaux
Golensky Therssaint, qui travaillait comme agent de sécurité à Labadee pendant plus de dix ans, gagnait à l’époque environ 10 dollars de l’heure. Aujourd’hui, il se tourne vers la pêche pour soutenir sa famille.
« Tout ce que j’ai accompli dans ma vie, je le dois à Royal Caribbean », explique Therssaint. « Je gagnais plus d’argent que certains diplômés universitaires. Ma famille, mes amis, tout le monde a bénéficié de cette activité. »
À présent, il sort chaque matin son bateau, lance ses filets dans la mer et tire de quoi simplement survivre. La sécurité alimentaire est un peu soulagée par des distributions mensuelles de riz, haricots, et huile d’olive fournies par Royal Caribbean, mais la perte de revenus a été un coup dur pour la communauté.
Une insécurité qui pèse sur l’économie du Nord
Près de 90 % de Port-au-Prince est contrôlé par des gangs armés, mais les habitants soulignent que le département du Nord d’Haïti, où se trouve Labadee, reste relativement calme. La localité, située à environ 56 kilomètres de Cap-Haïtien, est éloignée de Gonaïves — la ville la plus proche touchée par la violence des gangs — qui se trouve à environ 109 kilomètres.
« La sécurité est un enjeu de taille. Si nous avions une meilleure sécurité, le bateau ne serait pas reparti », insiste Therssaint. « Les actions d’un seul groupe ne devraient pas faire souffrir toute la communauté. »
Ce gel prolongé de l’activité touristique relance également les vieux débats sur la dépendance de Labadie à un seul employeur étranger.
Certains habitants espèrent encore un retour de Royal Caribbean plus tôt que prévu. D’autres, par contre, estiment que cette crise manifeste la nécessité d’investir davantage dans des projets locaux de développement économique, afin que l’avenir de la communauté ne soit pas lié à une seule décision d’une entreprise extérieure.
« Je n’aime pas leur gestion de la zone », déplore Berly Santel, candidat à la présidence du Comité de Coordination de Labadie (CCL) pour La Merenne. « Ils ne s’intéressent qu’aux croisières. Quand elles s’arrêtent, toute la communauté en souffre ».