Réalisatrice haïtiano-américaine, Rachelle Salnave explore la double nationalité, l’identité et le sentiment d’appartenance dans son nouveau documentaire

10 juin 2026

Réalisatrice haïtiano-américaine, Rachelle Salnave explore la double nationalité, l'identité et le sentiment d’appartenance dans son nouveau documentaire

Quand la réalisatrice haïtiano-américaine Rachelle Salnave décide de revendiquer sa citoyenneté haïtienne

Rachelle Salnave, une cinéaste d’origine haïtienne et américaine, s’était imaginée que la processus de recouvrement de sa citoyenneté haïtienne ne serait qu’une simple formalité administrative, ponctuée de paperasse, de démarches bureaucratiques et de barrières légales. Elle ne se doutait pas que cette démarche l’amènerait à réfléchir en profondeur sur sa famille, son identité, l’exil, et le sentiment d’appartenance.

Ces thématiques constituent le cœur de son dernier documentaire, dans lequel Salnave, accompagnée de son père, mène un voyage introspectif afin d’explorer les enjeux liés à la double nationalité en Haïti, mais aussi, plus largement, ce que signifie se sentir connecté à ces deux pays. Après plusieurs projections en Floride du Sud, le film a été présenté en première lors du Festival du Cinéma Caribéen de Washington, le 6 juin dernier.

Rachelle Salnave : Mon inspiration est venue du travail de la Haitian Congress to Fortify Haiti, une organisation de défense des droits haïtienne-américaine basée à Chicago, dirigée par le juge Lionel Jean-Baptiste. Leurs efforts ont permis de faire avancer la révision de la Constitution haïtienne de 2012, qui a restauré certains droits des citoyens haïtiens, oubliés sous la constitution de 1987. Je voulais tester concrètement cette réforme et comprendre ce qu’elle impliquait dans la pratique.

Au départ, mon objectif était simple : obtenir ma citoyenneté haïtienne et pouvoir voter en Haïti un jour. Mais au fil du processus, je me suis rendu compte que cela soulevait des questions plus vastes, celles de la citoyenneté, de la famille, de l’histoire, et de la relation entre Haïti et sa diaspora. Ce qui commençait comme une démarche personnelle s’est mué en une histoire beaucoup plus vaste.

Comment la réalisation de ce film a-t-elle modifié votre rapport avec votre père ?

Salnave : La création de ce film nous a offert une occasion précieuse de passer du temps ensemble d’une manière que l’âge adulte n’autorise souvent pas. Nous avons voyagé, discuté, ri, et abordé des questions difficiles concernant Haïti et la politique. Même si nous ne sommes pas toujours d’accord, cette expérience a renforcé notre compréhension mutuelle et a finalement resserré nos liens. Cela m’a rappelé que la famille peut grandir, même lorsque les membres voient le monde différemment. L’amour triomphe toujours.

Quelles ont été les réactions qui vous ont le plus marqué lors des projections en Haïti ?

Salnave : Ce qui m’a touchée le plus, c’est la dimension profondément personnelle des retours que j’ai reçus. Nombreux sont ceux qui, à la fin d’une séance, viennent me partager leurs propres expériences relatives à la citoyenneté, à l’immigration, à la séparation familiale ou au retour en Haïti. La dynamique familiale entre mon père et moi, avec ses débats sur la politique haïtienne et américaine, a particulièrement résonné auprès du public. Notre façon de dialoguer a évoqué chez certains spectateurs des conversations qu’ils ont aussi dans leur propre famille. Beaucoup d’entre eux se reconnaissent dans notre histoire.

Vous avez évoqué à plusieurs reprises les « zones d’ombre » dans le processus de double citoyenneté en Haïti. Qu’en souhaitez-vous voir évoluer ?

Salnave : J’aimerais une plus grande cohérence et transparence dans ce processus. La Constitution, c’est une chose, mais les citoyens ne devraient pas dépendre uniquement d’interprétations discordantes qui varieraient selon les bureaux ou les fonctionnaires croisés. Je souhaite qu’un processus clair, étape par étape, soit accessible en ligne, et qu’il y ait une utilisation uniforme du vocabulaire et des procédures dans les consulats et administrations haïtiennes. Un parcours plus fluide et plus accessible profiterait autant aux Haïtiens résidant sur place qu’à ceux de la diaspora qui souhaitent renouer avec leur identité culturelle.

Comment votre séjour à Jacmel ces dernières années a-t-il influencé votre perception d’Haïti et de sa diaspora ?

Salnave : Vivre à Jacmel a complètement modifié ma vision. J’ai compris que Haïti n’est plus seulement une idée ou un héritage familial, mais une réalité quotidienne. J’ai découvert toute la complexité, la créativité, et les défis auxquels les habitants font face. Cela m’a permis de réaliser que la relation entre Haïti et la diaspora est bien plus nuancée qu’on ne le pense généralement venant de loin.

Pour vous, que signifie le titre « Citizen double » au-delà de sa définition juridique ?

Salnave : Au-delà de la simple notion légale, « Citizen double » incarne la vie entre deux mondes. Cela évoque à la fois les privilèges, les responsabilités, les tensions, et les contradictions liés au fait de maintenir des liens avec plus d’un pays. Pour moi, ce titre ne se limite pas aux passeports : il s’agit plutôt de naviguer à travers plusieurs histoires, loyautés, et façons de voir le monde. Sur un plan plus profond, le film soulève aussi la question des frontières elles-mêmes, et de la façon dont elles influencent nos déplacements, notre participation et nos connexions avec les autres.

Quels sont les projets futurs pour ce documentaire ?

Salnave : Nous poursuivons une diffusion plus large dans les festivals, tout en engageant des discussions avec des organisations communautaires, des établissements éducatifs, et des partenaires culturels. Mon vœu est que le film continue à voyager, à susciter le dialogue, et à ouvrir des opportunités pour des conversations enrichissantes sur la citoyenneté, la famille, et la relation entre Haïti et sa diaspora.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.