Où est Djuny ? Le footballeur haïtien quitte la Coupe du Monde pour chercher une vie meilleure à l’étranger

7 novembre 2025

Où est Djuny ? Le footballeur haïtien quitte la Coupe du Monde pour chercher une vie meilleure à l’étranger

À travers tout Aquin, une commune du Sud d’Haïti, chacun savait où trouver Djuny Théodore, Jr. Il était presque indissociable du terrain de football local, que ce soit l’après-midi, la nuit ou durant les week-ends. Les habitants de la ville l’avaient rapidement surnommé « Djun », un terme créole haïtien signifiant « obsédé par le football ». C’est ainsi qu’il a commencé à attirer l’attention des recruteurs de l’équipe nationale haïtienne des moins de 17 ans, qui ont rapidement repéré son talent.

Mais après avoir aidé Les Grenadiers à se qualifier pour la Coupe du Monde des moins de 17 ans en tant qu’attaquant et s’être envolé pour le tournoi à Doha, au Qatar, Théodore n’était pas sur le terrain lors du match d’ouverture face à l’Égypte ce mardi. Et il ne se trouvait pas non plus à Aquin.

Personne ne sait où se trouve le jeune homme de 16 ans à l’heure actuelle, après qu’il ait quitté clandestinement un camp d’entraînement en Espagne. Selon certains, il aurait fui dans le but de gagner plus d’argent pour sa famille.

« C’est un coup dur pour Haïti. Tout le pays aurait été enchanté de le voir jouer », témoigne Buissereth Begory, propriétaire d’un club de football haïtien auquel Théodore a appartenu pendant un certain temps. 

« Je ne pourrai plus voir en lui ce qu’il faisait devant moi lors de la Coupe du Monde », déplore-t-il. « C’est vraiment regrettable. »

Avec sa fuite, Théodore rejoint une longue liste de jeunes et d’athlètes qui mettent en péril leur avenir prometteur pour mieux soutenir financièrement leur famille. En Haïti, certains garçons quittent l’école pour occuper des emplois dans la construction ou en tant que mototaxi. D’autres fuient lors de déplacements lors de compétitions ou d’expériences culturelles ou professionnelles. Cependant, peu de cas ont été aussi médiatisés et de haut niveau que celui de Théodore lorsqu’il a décidé de disparaître.

Alors que le timing de cette éviction a profondément marqué l’équipe, les supporters, anciens coéquipiers et proches, Théodore a expliqué dans un message vocal devenu viral que sa mère, Ynise Zephyr, est la principale raison de son départ lors de ce tournoi mondial.

« Je ne quitte pas le football, mais ma mère a besoin de moi maintenant », dit-il dans ce message. « Je dois chercher une vie meilleure pour ma famille. »

Le football comme voie vers un autre avenir

Ce sentiment ne surprend personne à Haïti, où ceux qui connaissent Théodore savent qu’il a toujours pris très au sérieux son rôle pour sa famille. Ses parents étant séparés et son père exerçant une peinture dont les revenus étaient trop irréguliers pour assurer la stabilité, il a dû compter sur ses talents footballistiques pour s’en sortir. Son talent lui a permis d’attirer l’attention et l’argent de plusieurs équipes à travers le pays.

« Je connaissais son potentiel, alors je lui donnais de l’argent », explique Edmond Pierre Jr., propriétaire du club amateur Ballon d’Or à Miragoane. « Je le valorisais parce que je ne voulais pas le perdre. La ligue ne se joue que l’été, mais je lui versais de l’argent toute l’année, chaque fois que je le voyais. »

Théodore a joué pour le club Bèl Kolòn dans la commune de Fond-des-Blancs, dans le sud. Begory, qui en est le propriétaire, indique qu’en été 2025, il lui a payé trois matchs à l’avance et lui a fait signer un contrat stipulant que Théodore rembourserait le club s’il ne se présentait pas.

Ni Pierre ni Begory n’ont voulu préciser le montant exact versé au jeune joueur. Cependant, selon ceux qui connaissent le monde du football amateur, les clubs à ce niveau peuvent payer entre 100 et 1 000 dollars par match lors des ligues d’hiver ou d’été, en fonction des compétences, de l’expérience et du budget de l’équipe.

« La première chose qu’il me disait quand on discutait au téléphone, c’était ‘Ma mère, ma mère, ma mère’. Il aime énormément sa mère ».

Edmond Pierre Jr., propriétaire du club Ballon d’Or

Théodore participait à un match avec Ballon d’Or cet été, inscrivant un but et une assistance, ce qui attira l’attention des scout de la Fédération haïtienne de football (FHF). Peu après, cette dernière l’a invité à participer aux essais de l’équipe des moins de 17 ans pour la Coupe du Monde, essai qui ne comporte pas de rémunération pour les joueurs.

Selon Pierre, Théodore lui aurait confié, en juillet dernier, lors d’un camp d’entraînement à Port-au-Prince, qu’il souhaitait retourner auprès de sa mère.

« Quand il me parlait au téléphone, c’était toujours ‘Ma mère, ma mère, ma mère’ », se remémore Pierre. « Il aime énormément sa mère. »

Malgré cette nostalgie évidente, sa capacité à marquer et sa maîtrise du ballon lors des camps en Haïti, en Jamaïque et en Espagne lui ont permis de devenir un joueur-clé. Une position aussi importante implique souvent des sacrifices, puisque ces engagements sont souvent non rémunérés.

Fuir pour une vie meilleure

Alors que la carrière de Théodore prenait de l’ampleur, il pensait aussi pouvoir augmenter ses revenus, semble-t-il.

Une fois arrivé en Espagne, un oncle résidant en Europe aurait aidé le jeune à fuir en France le 18 octobre, dans l’espoir qu’il puisse intégrer un club là-bas, selon plusieurs sources proches de la famille à Aquin.

« Quand je dis qu’il sait jouer, il sait vraiment jouer », confie un habitant local, employé dans un média, qui a préféré garder l’anonymat par crainte de représailles. « Peut-être que sa famille ne réalise pas ce qu’ils ont entre les mains. C’est une véritable mine d’or. »

Ni les autorités du football haïtien ni Théodore n’ont répondu aux sollicitations de commentaires pour cette histoire. Les membres de sa famille à Aquin n’ont pas été joignables pour une interview.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.