Restaurant emblématique de Boynton Beach : baisse de fréquentation et de chiffres d’affaires après la fin du TPS pour Haïti

7 août 2026

Restaurant emblématique de Boynton Beach : baisse de fréquentation et de chiffres d'affaires après la fin du TPS pour Haïti

Une longue histoire d’accueil à Boynton Beach, mais désormais fragilisée par la fin du TPS pour Haïti

Lorsque Jean Morisset a lancé son restaurant Tropical Island il y a 22 ans à Boynton Beach, une ville située dans le comté de Palm Beach, à environ 100 kilomètres au nord de Miami, la communauté locale était principalement composée de quartiers résidentiels sécurisés, de villages pour personnes retraitées, et d’une communauté haïtienne encore émergente mais en constante croissance. À cette époque, la ville n’était qu’un lieu encore peu peuplé mais dont le potentiel était évident pour ceux qui souhaitaient s’installer et profiter d’un environnement en plein développement.

Au fil du temps, dans les années 2010, Boynton Beach a vu une arrivée significative de membres de la diaspora haïtienne, au point qu’aujourd’hui, plus de 10 000 Haïtiens vivent dans cette localité. Beaucoup d’entre eux fréquentaient le Tropical Island, apprécié pour sa cuisine qui mêle des plats traditionnels haïtiens—notamment des classiques culinaires que l’on retrouve souvent dans la cuisine de la Grand’Anse—et des créations fusion d’influence caribéenne. La réputation du restaurant s’est construite sur cette capacité à offrir à la fois la convivialité des plats maison et la richesse des saveurs maritimes.

Ces dernières années, Jean Morisset a particulièrement compté sur une clientèle disposant du statut de Protection Temporaire (TPS). Selon lui, ces clients dépensaient en moyenne 4 000 dollars uniquement pour leur petit déjeuner chaque jour de travail. Il a également embauché plusieurs employés issus de cette catégorie, créant ainsi d’importantes opportunités d’emploi pour nombre d’entre eux.

Mais cette stabilité fragile est aujourd’hui sérieusement menacée par la décision de l’administration Trump de mettre fin au statut de TPS pour les ressortissants haïtiens. La fin officielle de ce programme, le 27 juillet dernier, a laissé une partie de la communauté dans une incertitude profonde, sans documents légaux pour continuer à vivre et à travailler en toute légalité aux Etats-Unis. En effet, le statut, qui avait permis à de nombreux Haïtiens de bénéficier d’un permis de travail et d’un refuge temporaire, leur a été retiré sans remplacement immédiat, obligeant beaucoup à faire face à une situation économique difficile et à un avenir incertain.

Une chute drastique de la fréquentation du restaurant

Jean Morisset, qui a repris cette affaire familiale convoitée, témoigne : « Nous avons perdu environ 60 % de notre clientèle », confie-t-il dans un entretien daté du 30 juillet. « Je dirais qu’en temps normal, nous recevions environ 600 clients par jour, mais là, c’est la moitié seulement. »

Il ajoute : « Ces trois derniers jours, c’est un peu la catastrophe ; nous avons à peine 200 ou 250 clients. » La baisse brutale s’explique par une décision de justice de la Cour suprême, intervenue le 25 juin, dans l’affaire Mullin v. Doe, qui valide la décision du Département de la Sécurité intérieure de mettre fin à la TPS. Résultat : les Haïtiens bénéficiant de ce statut, dont le permis de travail dépendait de celui-ci, se retrouvent dans une grande insécurité juridique, sans moyen simple de gagner leur vie, leur avenir devenant plus qu’incertain.

« Beaucoup de Haïtiens, environ 30 à 40 d’entre eux, venaient en van tous les matins pour faire leurs courses », explique Morisset, héritier d’une longue lignée de restaurateurs. « Depuis lundi, je ne les ai pas revus. »

La fin du TPS, un véritable désastre pour ses employés et ses affaires

L’impact de cette décision s’est vite fait sentir sur le terrain. Le dimanche soir suivant la suppression du TPS, Morisset a été contraint de licencier neuf employés. Même si deux d’entre eux ont présenté leur présence le lundi, il n’a pas pu leur permettre de continuer leur travail : « Je leur ai simplement dit que je ne pouvais plus, que je ne pouvais pas continuer à les employer » explique-t-il. La crainte étant celle d’amendes importantes pour chaque employeur qui engagerait une personne dont le permis de travail aurait expiré — une infraction fédérale susceptible d’engendrer des sanctions lourdes.

Deux jours plus tard, le 29 juillet, deux agents de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) sont entrés dans son restaurant. Morisset raconte qu’ils lui ont simplement expliqué qu’ils souhaitaient alerter les commerçants sur le renforcement des contrôles et la vérification du respect des nouvelles règles migratoires. La présence constante de cette police dans les environs, notamment dans ses locaux, a accentué la tension dans la communauté. Beaucoup craignent désormais d’être arrêtés ou d’être témoins d’une intervention qui pourrait déstabiliser leur vie.

Face à ces visites inopinées, l’affluence dans le restaurant a drastiquement chuté, les clients évitant de se rendre dans des lieux susceptibles d’attirer l’attention de la police. La crainte de la détention, percevoir des agents de l’ICE, ou même simplement de rester exagérément visibles, pousse ainsi la clientèle à rester chez elle. Par ailleurs, Morisset s’inquiète aussi de l’ampleur du gaspillage, car le stockage de nourriture représente une perte pour un établissement qui doit tourner à perte dans ces conditions. Afin de limiter la casse, il a décidé de réduire ses heures d’ouverture : de 14 heures par jour à 10 heures, en partageant la gestion avec sa femme, Lynn Morisset.

« Depuis lundi, je perds énormément d’argent, beaucoup de clients, et plusieurs employés », confie-t-il. « La cuisine haïtienne, qu’on ne peut pas simplement réchauffer ou refaire, représente une grosse perte pour nous. »

Malgré tout, la famille cherche à rebondir : ils proposent actuellement de nouveaux recrutements, mais le processus de formation et la recherche de nouveaux employés sont longs. Morisset reste toutefois lucide : « Il faudra du temps pour retrouver notre niveau d’activité d’avant, avant la fin du TPS. »

Une stratégie de peur orchestrée pour fragiliser les communautés

Les visites des agents de l’ICE dans le restaurant de Morisset ne seraient pas une coïncidence, mais plutôt une démarche délibérée, expliquent des membres de la communauté et des juristes spécialisés dans l’immigration. La pratique n’est pas rare : il s’agit pour eux de faire peur, de dissuader tout employeur de continuer à engager ou à maintenir dans ses équipes des personnes sans papiers.

L’avocate Lana Joseph, basée à Atlanta et spécialisée en immigration, témoigne auprès de La Haitian Times : « Il n’est pas rare que les agents de l’ICE visitent des lieux publics ouverts au commerce, comme des restaurants, pour réaliser des raids ciblant l’immigration illégale. »

Elle souligne cependant que cette fois-ci, les tactiques de intimidation sont particulièrement virulentes : « Ils parcourent les quartiers, mettent en garde les commerçants contre de lourdes amendes s’ils emploient des sans-papiers ou ne signalent pas leur présence. » Selon elle, les agents multiplient aussi les méthodes : « Ils effectuent des contrôles routiers, proposent 2 600 dollars pour inciter à se faire expulser volontairement, envoient des lettres à des personnes concernées, et mettent parfois des bracelets électroniques à ceux qui ont une demande d’asile en cours, afin de les humilier et de préparer leur expulsion. »

Elle dénonce cette politique : « L’administration Trump complique tout, poussant des gens à la démission, ou à se faire expulser par leurs propres moyens. Si on ne peut pas travailler, on ne peut pas nourrir sa famille, ni assurer un toit. » Ces tactiques affectent profondément les communautés immigrées à travers tout l’État de Floride.

Un récit particulièrement marquant vient d’un entrepreneur qui a préféré rester anonyme par peur de représailles. Le 31 juillet, il a assisté à ce qu’il qualifie de « véritable raid » en Floride centrale, où une dizaine d’agents a sorti un camion noir non marqué. Ils seraient entrés dans une boulangerie voisine, y auraient procédé à des arrestations aussi bien de travailleurs que de clients, et auraient emmené à leur suite plusieurs personnes en restant menaçants et intimidants.

Il raconte : « Nous vivons un cauchemar, où Latinos et Noirs—surtout Haïtiens—sont ciblés. » Selon lui, peu importe si l’on est citoyen américain ou détenteur de la carte verte : « Les agents pensent que tu es sans papiers juste parce que tu as une certaine apparence. »

Un porte-parole du Homeland Security a cependant indiqué que l’agence ne confirme pas ses opérations qui pourraient avoir lieu dans diverses régions du pays.

Les répercussions en chaîne sur l’économie locale

Les effets de cette chasse aux immigrés se font également sentir dans l’économie locale. Les centres commerciaux des environs constatent une baisse significative de leur fréquentation, notamment dans des boutiques qui dépendent d’une clientèle salariée ou cliente dont le permis de travail a été suspendu ou annulé.

« Je ne sais pas combien de temps des petites entreprises comme la mienne pourront continuer à survivre si elles doivent payer des salaires bien supérieurs au SMIC simplement pour attirer des employés, alors que leurs revenus baissent à cause des politiques migratoires », déplore l’un des commerçants. Pour remplacer la main-d’œuvre qu’il a récemment été contraint de licencier, il a dû proposer des salaires 150 % plus élevés que ceux qu’il payait auparavant.

Quant à Morisset, il fait tout pour limiter la casse : la fermeture partielle pour le petit déjeuner a permis de réduire les pertes, mais ne garantit pas une reprise immédiate. La propriété du bâtiment dans lequel il se trouve lui permet d’économiser sur certains coûts, mais beaucoup d’autres établissements locaux, qui louent leurs locaux, sont dans une situation encore plus critique.

Il lance un appel aux élus et aux juges : « Il faut qu’ils comprennent l’impact économique désastreux de cette politique de déportation des titulaires du TPS. Il faut reconnaître la valeur de l’immigration pour notre pays. »

Il poursuit : « La vraie contribution des migrants, c’est aussi d’être la colonne vertébrale de tous ces secteurs : la construction, l’entretien des espaces verts, les terrains de golf, les clubs. Tout est fait par des immigrés. Ils font leur travail avec le sourire, veulent payer des taxes, contribuer au rêve américain. C’est tout ce qu’ils demandent. »

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.