Mois du patrimoine haïtien : fierté, douleurs et la grande question à connaître

4 mai 2026

Mois du patrimoine haïtien : fierté, douleurs et la grande question à connaître

Haitian Heritage Month : un mois de célébration ou d’introspection ?

Je reste perplexe face à la signification de la Mois de l’Héritage Haïtien cette année.

À première vue, c’est une période qui mérite d’être honorée. En seulement quelques mois, Haïti a réussi à se remettre sous les projecteurs mondiaux de plusieurs façons significatives : sa présence aux Jeux Olympiques d’Hiver, sa qualification pour la Coupe du Monde pour la première fois depuis 52 ans, ou encore l’accroissement de la reconnaissance de sa culture à l’échelle internationale. La reconnaissance par l’UNESCO d’éléments culturels comme la musique ou la manioc témoigne d’une volonté plus large d’embrasser l’identité haïtienne. Partout dans la diaspora, notre influence continue d’influencer les cultures et sociétés, que ce soit dans la mode, la médecine, la littérature, ou au-delà.

Cependant, cette visibilité attrayante repose sur une réalité beaucoup plus brutale.

La capitale haïtienne, selon presque tous les critères, est aujourd’hui en état de délabrement profond. Plus de 90 % de Port-au-Prince est sous le contrôle de groupes armés. Le gouvernement a pratiquement disparu, laissant un vide de gouvernance. La population, quant à elle, est exposée à une violence incessante. Plus d’un million de personnes ont été déplacées. La faim sévit largement à travers le pays. Les assassinats sont devenus une routine quotidienne.

Parallèlement, les Haitiens à l’étr ange – nombreux à chercher stabilité et opportunités – doivent faire face à une hostilité familière : xénophobie, racisme, et des politiques migratoires de plus en plus restrictives, qui visent à exclure plutôt qu’à offrir un refuge.

L’autorisation de la Force Multinationale de Lutte contre la Criminalité, adoptée l’automne dernier pour remplacer la mission de soutien à la sécurité pilotée par une coalition kenyane, soulève de nombreuses interrogations. Le financement, les ressources, la transparence… autant de questions qui restent en suspens. Ces inquiétudes sont accentuées par le rôle opaque d’Erik Prince et de sa société militaire privée, Vectus Global, dans les efforts pour réduire la violence – et à quel prix.

Cette année marque également le cinquième anniversaire de l’assassinat du président Jovenel Moïse. Et, à ce jour, cet épisode demeure non résolu. Le procès se poursuit, mais la question centrale de savoir qui a réellement fomenté l’assassinat plane toujours.

Donc, la problématique ne se limite pas à « Fêter ou pas ? », mais va bien au-delà, rendant la réflexion plus inconfortable encore.

Quelle est la signification de célébrer la visibilité lorsque l’on perd simultanément notre souveraineté ?

C’est la contradiction fondamentale de cette année : la culture haïtienne est reconnue et valorisée à l’échelle mondiale, alors que l’État haïtien peine à fonctionner. Le monde consomme notre musique, notre art, notre identité, alors que le pays lui-même est en crise.

Ce contraste n’est pas seulement une question historique. Il reflète une instabilité profonde du présent, qui donne à la célébration une saveur incomplète.

Ce n’est pas pour autant que l’on doit nier tout ce dont nous pouvons être fiers. Notre esprit haïtien, notre créativité, notre impact global sont incontestables. Mais la fierté, si elle n’est pas accompagnée d’un projet concret, risque de n’être qu’une mise en scène.

Donner un véritable sens à ce mois de commémoration

Ce mois doit dépasser la symbolique. Il doit devenir un appel à l’action, un engagement sérieux et stratégique pour l’avenir d’Haïti.

Pour ceux d’entre nous qui vivent dans la diaspora, cela signifie reconnaître que notre proximité avec le pouvoir n’est pas passive. C’est un levier. Il faut organiser plus que des moments de crise ou de célébration. Il faut utiliser notre accès aux institutions, aux décideurs et aux ressources pour faire en sorte que Haïti ne soit pas un simple sujet de réflexion dans les pièces où se prennent les décisions.

Cela suppose également de renforcer les institutions permettant d’instaurer la responsabilité. L’indépendance des médias n’est pas une option, mais une condition sine qua non. Sans médias libres, il n’y a pas de possibilité de documenter la réalité, de contester le pouvoir ou d’informer l’opinion publique.

Si nous voulons un avenir haïtien auquel nous pouvons aspirer, il faut investir dans ces systèmes.

Le Mois de l’Héritage Haïtien ne doit pas uniquement servir à célébrer nos victoires.

Il doit aussi être une occasion de se remémorer notre identité, nos capacités, et surtout, de transformer cette fierté en actions concrètes. C’est en faisant preuve de détermination, en inscrivant nos efforts dans une perspective à long terme, que nous pourrons réellement bâtir un futur digne de notre patrie.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.