Une marche pour la paix et l’unité nationale à Port-au-Prince, malgré la crise profonde
Le samedi 3 janvier, des milliers de croyants protestants, de pratiquants du Vodou, mais aussi d’acteurs politiques et membres de la société civile ont défilé dans les rues de Port-au-Prince. La majorité était vêtue de blanc ou drapée dans le drapeau haïtien aux couleurs bleu et rouge, exprimant ainsi leur désir commun pour la paix et la cohésion face à un pays tiraillé par la violence des gangs, une paralysie politique persistante et une crise humanitaire qui s’aggrave de jour en jour.
Ce cortège a été dirigé par trois pasteurs résidant à Port-au-Prince, connus collectivement sous le nom des « 3M » — André Muscadin de l’Église Shalom, Marcorel « Pasteur Marco » Zidor de l’Église Piscine de Bethléem, et Mackenson « Prophète Mackenson » Dorilas de l’Église de Dieu Les Envoyés. Le parcours a débuté à Tabarre, traversant Delmas et Caradeux, pour se terminer à Pétion-Ville. Sur un trajet d’environ huit kilomètres, les participants ont revendiqué la sécurité, la liberté de circuler, mais aussi un consensus politique tourné vers l’intérêt général.
Un cortège religieux et civique pour l’unité face à une crise nationale grave
Les marcheurs, accompagnés par un camion musical et un groupe traditionnel rara, ont avancé au rythme de chants religieux et de slogans en faveur de la paix. Malgré la longueur de la marche et les heures à pied, ils étaient déterminés à faire entendre leur message : Haïti ne peut pas continuer ainsi.
À leur arrivée à Pétion-Ville, le pasteur Muscadin a déclaré : « Au nom de Dieu, qui nous permet de tendre la main au-delà de nos différences, nous sommes unanimes sur un principe : reconstruire, élever et faire progresser Haïti. » Il a souligné que, malgré des croyances variées, l’unité était essentielle : « Notre foi peut différer, mais nous sommes unis pour dire une chose : la paix pour Haïti et tous ses enfants. »
Une marche marquante pour l’unité interreligieuse dans un contexte d’urgence nationale
La manifestation s’inscrivait dans le contexte de 2026, une année où Haïti se trouve à l’un de ses moments les plus critiques depuis sa déclaration d’indépendance. Plus d’1,4 million de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays, et plus de 5 millions nécessitent une assistance humanitaire. Les gangs armés étendent leur contrôle notamment dans des zones comme Kenscoff, Arcahaie, Montrouis, le bas Artibonite et Mirebalais. La police nationale haïtienne est débordée. Par ailleurs, la présence de mercenaires, notamment dirigés par l’ancien Navy SEAL américain Erik Prince, n’a pour l’instant produit aucun résultat tangible. La Force supreme de répression des gangs, soutenue par l’ONU et promise depuis un temps, reste à ce jour toujours en projet.
Au-delà de l’insécurité, le pays accuse une paralysie des institutions, un effondrement économique, la dégradation des services publics, et une crise de confiance profonde entre la population et ses dirigeants politiques. La transition, sous la tutelle du Conseil de transition présidentielle (CPT), doit prendre fin en février, mais l’avenir politique reste incertain.
« Au nom de Dieu, qui nous donne la force de tendre la main au-delà de nos différences, nous sommes d’accord sur un principe : reconstruire, élever et faire avancer Haïti. »
André Muscadin, Pasteur principal de l’église Shalom
Les organisateurs ont expliqué que cette marche pour la paix ne se voulait pas un geste purement symbolique mais un appel à l’ensemble des secteurs, qu’ils soient religieux, politiques, économiques ou civiques, à s’engager dans un effort soutenu en 2026 pour restaurer la stabilité et reconstruire l’État.
Une participation visible des pratiquants du Vodou, signe d’unité inattendue
Ce qui a distingué cette marche, c’est la participation tangible de pratiquants du Vodou, menés par Augustin St. Clou, considéré comme le « Roi du Vodou en Haïti ». Vêtus de foulards colorés et portant des bougies allumées, ainsi que des jarres en terre cuite contenant de l’eau fraîche — des éléments traditionnels du Vodou — ils ont défilé côte à côte avec des croyants protestants. Une manifestation rare de cohésion publique entre deux groupes souvent perçus comme adversaires ou ennemis.
Un pasteur, Gérard Forges, de l’Église Roc Solid, a déclaré : « Avant d’être protestants ou praticiens du Vodou, nous sommes d’abord Haïtiens, » insistant sur le fait que la religion ne doit pas créer de division en ces temps difficiles. « Autrefois utilisées pour nous séparer, les religions aujourd’hui s’unissent sous la protection de Dieu pour proclamer la paix, pour prendre en main notre pays et le faire progresser. »
Une prêtresse du Vodou a également exprimé cet espoir, soulignant que les pratiquants du Vodou ont longtemps prié pour la paix, et qu’il était important, en cette occasion, de se tenir publiquement aux côtés des leaders chrétiens. « Cette unité a du sens. Haïti doit compter sur tous ses citoyens », a-t-elle ajouté.
Une marche pacifique, sans incidents majeurs, sous surveillance policière
Le cortège s’est déroulé dans le calme, aucune entrave ou dérapage n’ayant été signalé. La police, notamment la Brigade départementale pour la sécurité, a surveillé le parcours. Le rassemblement final a eu lieu au croisement près du vieux cimetière à Pétion-Ville.
Au-delà de la politique, l’unité comme message central
Certaines formations politiques ont tenté de faire entendre leurs revendications durant la marche en utilisant de grands haut-parleurs installés sur des camions sonorisés pour appeler à la démission des membres du CPT et du gouvernement, dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Les organisateurs ont cependant insisté sur le fait que cette marche n’était associée à aucun parti ou agenda politique.
Alors que la foule s’est dispersée, les responsables religieux, qu’ils soient issus du Vodou ou du christianisme, ont espéré que cette journée ne resterait pas un événement isolé, mais qu’elle initierait une collaboration continue entre toutes les communautés de foi et secteurs d’activité.
Un participant a déclaré : « Si on s’arrête là, rien ne changera. La paix nécessite du travail — dialogue, responsabilité et unité. »
Dans une année aussi incertaine que 2026, cette marche a renforcé la conviction d’un grand nombre d’Haïtiens : seul un effort collectif, inclusif, ancré dans la solidarité et le sens de la responsabilité commune, pourra à terme ouvrir une voie pour sortir de la crise.





