Une Épreuve Flagrante de Tensions à Haiti : La fermeture des institutions humanitaires suite à une prise d’otages dans un orphelinat
PORT-AU-PRINCE — Dans un contexte de plus en plus alarmant concernant la sécurité en Haïti, une situation dramatique a conduit à la fermeture de plusieurs institutions cruciales pour la population vulnérable. Lors d’une manifestation forte de mécontentement face à l’enlèvement de huit personnes dans un orphanat situé à Kenscoff, les organisations humanitaires Notre Petit Frère et Notre Petite Sœur (NPFS), présente aussi sous son acronyme espagnol, et la Fondation Saint-Luc ont annoncé dimanche 3 août la fermeture immédiate de tous leurs établissements dans le pays.
Parmi ces fermetures figurent notamment l’hôpital pédiatrique Saint-Damien et l’hôpital Saint-Luc, qui jouent un rôle essentiel en fournissant des soins à des communautés fragilisées à travers toute la région de Port-au-Prince. La décision intervient dans un contexte où la violence et l’insécurité ne cessent d’empirer, mettant à mal les structures de santé déjà fragiles opérant en Haïti.
Les victimes de cet enlèvement, qui s’est produit en pleine nuit, comprenaient sept employés et un enfant âgé de seulement 3 ans. Parmi eux se trouvait Gena Heraty, une missionnaire irlandaise en charge du soin aux enfants atteints de handicaps, ainsi qu’une infirmière. Selon des témoins, des hommes lourdement armés ont fait irruption dans l’orphelinat vers 3 heures du matin, dans le quartier Tèt Bwa Pen à Kenscoff, une zone située à une douzaine de kilomètres au-dessus des collines de Port-au-Prince, à l’est-sud-est de la capitale.
Dans un communiqué publié sur Facebook, les deux organisations ont déclaré :
“Nous disons NON à l’impunité, NON à l’indifférence, NON à la banalisation de la terreur.”
Et d’ajouter : “Nous ne rouvrirons pas tant que chaque personne enlevée ne sera pas libérée sans condition.”
Le cœur de l’action : la maison Saint-Helene, symbole de l’aide aux enfants en danger
La maison Saint-Damien est la principale des trois résidences pour enfants vulnérables gérées par NPFS. En 2023, elle accueillait 244 enfants âgés de 3 à 18 ans, dont 58 souffrant de handicaps, beaucoup bénéficiant d’un accompagnement spécialisé au sein des centres St. Christine et St. Germaine. Aujourd’hui, ces établissements, ainsi que le Programme Vie de l’organisation — qui offre réhabilitation et éducation thérapeutique pour les enfants en situation de handicap — ont été fermés, marquant une étape supplémentaire dans la crise humanitaire qui secoue le pays.
“Nous disons NON à l’impunité, NON à l’indifférence, NON à la banalisation de la terreur.”
NPFS Haiti et Fondation Saint-Luc
La fermeture de Saint-Damien et de Saint-Luc, deux des rares structures hospitalières encore fonctionnelles en Haïti, fragilise davantage un système de santé déjà mis à mal. La violence croissante à l’encontre des professionnels de santé et des patients n’est plus une exception : la situation s’ajoute à une série de fermetures d’organisations humanitaires et sociales indispensables pour la survie des populations haïtiennes.
“Cette décision, douloureuse mais essentielle, vise à protéger notre communauté et à dénoncer l’impunité”, ont affirmé les responsables de NPFS et de la Fondation Saint-Luc.
Une population en danger : le contrôle croissant des gangs dans la région de Kenscoff
Depuis le début de l’année, une coalition de gangs contrôle progressivement la région de Kenscoff. Selon les rapports de l’Organisation des Nations Unies, durant les trois premiers mois de cette prise de pouvoir violente, les attaques ont causé la mort de 262 personnes, fait 66 blessés et détruit quelque 200 habitations. Plus de 3 000 habitants ont été contraints de fuir leur foyer.
Les Nations Unies précisent que parmi les victimes, 53 % sont considérées comme des civils, tandis que 47 % seraient impliquées dans des activités criminelles liées aux gangs. La violence a paralysé la vie quotidienne et déplacé des milliers de personnes, qui aujourd’hui se trouvent sans accès aux soins médicaux, à un logement ou à de quoi se nourrir.
Une prise d’otages suivie d’une arrestation politique de haut niveau
Ce nouvel enlèvement intervient seulement un jour après que la Police Nationale d’Haïti (PNH) a arrêté l’ancien sénateur Nenel Cassy à Pétion-Ville, en lien avec des accusations de complot contre la sécurité nationale, de financement de gangs, de complicité dans des meurtres et d’association de malfaiteurs.
Cassy, représentant du département des Nippes, ainsi que d’autres figures politiques comme l’ancien parlementaire Prophane Victor et Alfredo Antoine, sont depuis longtemps soupçonnés de soutenir logistiquement et financièrement des gangs actifs dans la région de Kenscoff et ses environs. La police avait émis un mandat d’arrêt à son encontre dès février dernier.
Les autorités judiciaires haïtiennes ont placé en détention Prophane Victor et Alfredo Antoine. Si ce dernier a été libéré le 9 mai 2025, faute de preuves suffisantes après avoir été entendu par le parquet de Port-au-Prince sous la supervision du Commissaire de la République, Frantz Monclair, Victor reste pour le moment en garde à vue.
Pour beaucoup d’observateurs, cette affaire pourrait marquer le début d’un examen plus rigoureux des acteurs politiques suspectés d’en soutenir les activités criminelles.
Une recrudescence des enlèvements et de la violence de masse en Haïti
Ce nouvel acte d’enlèvement s’inscrit dans une tendance inquiétante, celle d’une série d’opérations de kidnapping orchestrées par des gangs visant principalement les missionnaires et les travailleurs humanitaires, souvent en échange de rançons importantes. Le 23 mai 2024, deux missionnaires américains, Davy et Natalie Lloyd, ainsi que leur collègue haïtien Jude Montis, ont été tués lors d’une attaque très médiatisée. Déjà, en octobre 2021, le gang 400 Mawozo avait enlevé 17 missionnaires de Christian Aid Ministries à Ganthier, une prise d’otages qui s’était finalement terminée par la libération de trois groupes entre novembre et décembre, sans qu’aucune vie ne soit perdue.
Ces attaques interviennent dans un climat de forte augmentation des enlèvements à travers tout le territoire. Selon le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), au moins 185 enlèvements ont été recensés entre avril et juin 2025. Lors de cette période, plus de 1 520 personnes ont été tuées et 609 blessées, principalement dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, mais aussi dans les départements de l’Artibonite et du Centre.
Dans ce contexte, la communauté internationale est appelée à renforcer ses efforts. Le dernier rapport de la mission de l’ONU insiste sur la nécessité d’un déploiement accru de la Mission Multinationale de Soutien à la Sécurité, pour lutter plus efficacement contre le trafic d’armes et soutenir la stabilisation du pays.
Il appelle également à accélérer la vérification des forces de police, à protéger la population civile, et à mettre en œuvre des unités judiciaires spécialisées pour faire face à la crise de façon légale, structurée et efficace.