Les habitants de Fort-Liberté réclament des mesures alors que la nouvelle décharge reste inaccessible

6 juin 2026

Les habitants de Fort-Liberté réclament des mesures alors que la nouvelle décharge reste inaccessible

Fort-Liberté : un centre de dépollution en pause, des habitants en colère

Depuis plus de quatre mois, le tout nouveau site de décharge construit dans le département du Nord-Est en Haïti demeure fermé, bien que son inauguration ait eu lieu il y a plusieurs mois. La mise en service de cette installation, censée révolutionner la gestion des déchets dans cette région, est encore suspendue, obligeant les communes environnantes à déverser leurs ordures tout autour du site, ce qui alimente le mécontentement des résidents locaux, qui exigent des mesures immédiates.

Ce n’est qu’une pièce essentielle, encore manquante, qui bloque le lancement officiel de l’exploitation du centre : une peseuse ou pesage qui sert à mesurer le volume de déchets introduits dans la décharge. Selon Luckin Charles, le directeur régional du ministère de l’Environnement pour le Nord-Est, l’installation de cette balance est la clé du problème. « C’est la peseuse, qui n’est pas encore opérationnelle, qui empêche le site de fonctionner normalement », explique-t-il.

Il ajoute que cette peseuse est indispensable pour quantifier précisément la quantité de déchets entrant dans l’installation, ce qui est considéré comme un élément crucial pour assurer une gestion efficace de la décharge.

Ce centre, baptisé Centre technique de décharge Morne Casse, a été officiellement ouvert le 30 janvier dernier. Construit par le ministère haïtien de l’Environnement avec un budget de huit millions de dollars, financé notamment par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et le gouvernement japonais, il occupe une superficie de 22 000 mètres carrés. Sa conception visait à remplacer les sites d’enfouissement informels, qui ont longtemps contribué à la pollution et aux risques pour la santé publique dans la région.

Cependant, la réalité est toute autre. Les habitants dénoncent la transformation du site en un gigantesque dépotoir à ciel ouvert. Tous les jours, des camions de collecte en provenance de Fort-Liberté, Ouanaminthe, et Ferrier déchargent leurs déchets à proximité du centre. En attendant la pose du matériel indispensable pour faire fonctionner la décharge, l’accumulation de détritus autour du site ne cesse de croître.

« Les odeurs pestilentielles, la pollution environnementale et l’accumulation des déchets mettent en danger la santé des habitants de Duma, » déclare Lucien Elusma, un agriculteur résidant dans cette localité proche du site.

Les conséquences dépassent la simple question d’hygiène. Les villageois, qui voyagent entre Duma, Ouanaminthe et Ferrier, ne peuvent éviter de croiser des tas d’ordures en chemin. Les fermiers s’inquiètent aussi de la santé de leurs animaux, car bovins et chèvres fouillent dans les déchets, soulevant des préoccupations quant à la sécurité alimentaire et à la santé animale. Lors des pluies, des eaux de ruissellement chargées de polluants, provenant de ces déchets, s’écoulent jusque dans les ravins et les terres agricoles environnantes.

Les questions persistent sur le retard de l’ouverture

Tandis que les responsables mettent en avant la peseuse manquante comme cause immédiate de cette suspension, de nombreuses interrogations subsistent quant à la raison pour laquelle cette pièce d’équipement n’a pas encore été installée, alors que la mise en service initiale de la décharge date de plusieurs mois.

Luckin Charles précise que les municipalités ont récemment cessé d’utiliser leurs anciens sites d’enfouissement et déposent désormais leurs déchets autour du nouveau centre, ce qui accentue la nécessité d’une résolution rapide du problème. « La personne chargée d’acheter la peseuse aurait quitté le pays avec les fonds », confie une source proche du dossier.

À ce jour, aucune enquête officielle ou communication publique n’a été annoncée pour confirmer ou infirmer cette information.

Ce projet avait été lancé en mars de l’année dernière après que des reports financiers avaient retardé sa réalisation. En effet, un déficit de 300 000 dollars avait été constaté à cette époque, ralentissant l’avancement du chantier.

Lors d’une visite de contrôle ce même mois, des experts du ministère de l’Environnement avaient déjà identifié plusieurs problématiques critiques nécessitant une intervention immédiate, notamment :

  • Le manque de bâches en plastique imperméable, indispensables pour isoler les déchets et éviter la contamination du sol
  • Une gestion insuffisante des eaux, qui doit être adaptée pour éviter le ruissellement et les inondations
  • L’absence de balance de pesée, empêchant un suivi efficace de l’entrée des déchets
  • Le manque de systèmes de tri sélectif, limitant le recyclage et la gestion appropriée des déchets
  • Des structures de protection contre les inondations sous-normes nécessitant un renforcement pour prévenir tout débordement
  • Le défaut d’équipements de compactage des déchets, notamment un bulldozer, ce qui réduit la durée de vie de la décharge

Après quelques mois, les travaux ont repris : la surface de la décharge a été réduite de 48 000 à 22 000 mètres carrés, avec un investissement d’environ deux millions de dollars sur les huit millions initialement prévus. L’inauguration a eu lieu cette année, suite à laquelle les habitants attendaient une mise en service intégrale, ce qui ne s’est pas encore concrétisé.

Luckin Charles insiste sur le fait que la gestion des déchets autour du site incombe à la Société nationale de gestion des déchets solides (SNGRS). Il précise également que cette agence ne dispose à l’heure actuelle d’aucun représentant dédié dans la région du Nord-Est, ce qui complexifie encore la situation.

Le directeur général de la SNGRS, Daril Balthazar, n’a pas répondu aux sollicitations pour une interview concernant l’avancement du projet.

Une pollution qui s’aggrave selon les habitants

Les responsables communautaires déclarent avoir à plusieurs reprises alerté les autorités locales et les représentants du PNUD, mais n’ont reçu jusqu’ici aucune réponse satisfaisante.

« J’ai discuté avec des représentants du PNUD et du ministère de l’Environnement, mais je n’ai pas encore obtenu d’explications claires sur la façon dont le site est géré », déplore Macaronne Gabriel, membre du Conseil administratif de la section communale de Duma.

Comme beaucoup d’autres, il exprime une vive préoccupation à propos de la présence de déchets médicaux parmi les ordures ordinaires, ce qui représente un risque potentiel de contamination des sources d’eau utilisées par les populations avoisinantes.

Les éleveurs craignent aussi un impact économique sur le long terme. Wilner Justin, paysan, explique : « Les autorités ne font rien pour empêcher les animaux de manger ces déchets. Très bientôt, nous ne pourrons plus élever d’animaux ici à cause de la quantité de débris qui envahit nos pâturages. »

L’agronome Longuisse Simon met en garde : « Les plastiques et autres matériaux non biodégradables peuvent gravement nuire à la santé animale. »

Il précise que ces déchets polluent l’atmosphère, provoquent des constipations chez le bétail et peuvent causer des maladies. Il avertit également que la consommation par les animaux de plastiques ou substances toxiques peut représenter un danger pour la santé des consommateurs, notamment par l’introduction de contamination dans la viande ou le lait.

Opportunités économiques manquées

Au-delà des enjeux environnementaux, la construction de ce centre devait ouvrir des perspectives en matière d’emplois liés au tri, au recyclage et à la valorisation des déchets.

Selon les données du PNUD, Haïti génère en moyenne 0,7 kilogramme de déchets par jour et par habitant. Malheureusement, moins de 40 % de ces déchets sont collectés, faute d’infrastructures adéquates. La croissance urbaine rapide et l’augmentation constante de la population accentuent la pression sur le système de gestion des déchets à l’échelle nationale.

Les habitants estiment que le retard dans la mise en service du centre les prive à la fois des avantages sanitaires promis et des bénéfices potentiels en termes d’emploi liés au recyclage, aggravant leur frustration.

« Nous donnons un délai d’un mois au ministère de l’Environnement pour ouvrir le site », explique Macaronne Gabriel. « Au-delà, nous déverrouillerons les cadenas et nous déposerons nous-mêmes les déchets. »

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.