Le Premier ministre haïtien rejette le budget électoral de 250 millions de dollars proposé par la CEP

26 avril 2026

Le Premier ministre haïtien rejette le budget électoral de 250 millions de dollars proposé par la CEP

Port-au-Prince : l’incertitude s’accentue face à la crise électorale en Haïti

Le parcours fragile d’Haïti vers des élections démocratiques s’est encore compliqué cette semaine, suite au refus du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et de plusieurs alliés politiques de valider le budget proposé par le Conseil Électoral Provisoire (CEP). Ce rejet ravive les tensions autour des enjeux financiers, du contrôle du processus électoral et de la faisabilité d’organiser un scrutin dans un contexte marqué par une insécurité croissante.

Ce refus n’est pas anodin. Il met en lumière des tensions plus profondes qui parsèment la transition politique du pays, désormais à un tournant critique. Près de cinq ans après l’assassinat du président Jovenel Moïse, Haïti reste sans dirigeant élu, tandis que des groupes armés contrôlent une large partie de la capitale et que les institutions publiques peinent à fonctionner normalement. Pour une majorité d’Haïtiens, cette controverse autour du budget électoral traduit une inquiétude plus large : peuvent-ils espérer des élections crédibles dans ces conditions ? Qui détient réellement le pouvoir de contrôle sur le processus ?

Le 20 avril, un collectif composé d’une quinzaine de partis politiques signataires du Pacte National pour la Stabilité et l’Organisation des Élections, un accord soutenant le gouvernement provisoire actuel, a qualifié le budget proposé de « excessif ». Selon eux, le coût des dernières élections en 2016 avait été d’environ 50 millions de dollars, ce qui est bien inférieur au montant actuel proposé.

« Ce budget est quatre fois supérieur à celui de la dernière consultation électorale », ont-ils souligné.

De son côté, le Premier ministre Fils-Aimé, lors d’un entretien à Washington le 21 avril, a exprimé un avis critique à l’égard de ce projet. Il a qualifié la proposition de « inadmissible et absurde » et annoncé la création d’un comité composé de représentants gouvernementaux et de donateurs internationaux pour élaborer une nouvelle version du budget.

« Deux cent cinquante millions de dollars ? C’est insensé ! Ce n’est pas une élection pour les États-Unis », a-t-il lancé, dénonçant un coût qui dépasse l’entendement.

Le Conseil Électoral Provisoire, quant à lui, défend ce montant en affirmant que la comparaison avec 2016 est trompeuse. Selon lui, ces élections devaient se tenir de manière partielle et ont largement bénéficié du soutien de l’Opération de Stabilisation de l’ONU en Haïti (MINUSTAH) et de l’infrastructure existante. La hausse des coûts actuels s’expliquerait également par l’inflation, la logistique et la nécessité d’assurer une sécurité renforcée. En effet, en début d’année 2026, l’inflation en Haïti a dépassé 22 %, contre environ 15 % en 2016, ce qui a considérablement alourdi le coût de l’organisation d’un scrutin à l’échelle nationale.

Les divisions politiques s’approfondissent autour du contrôle du processus électoral

Ce différend budgétaire intervient dans un contexte où les acteurs politiques accusent à la fois le CEP et le gouvernement d’entraver la bonne tenue du processus électoral.

Récemment, le Conseil a suspendu l’enregistrement des électeurs et des candidats après un test de simulation infructueux, citant la nécessité d’aligner le cadre électoral avec les dispositions du « Pacte National », notamment d’éventuelles modifications constitutionnelles.

Certains leaders politiques dénoncent également une tentative d’ingérence du gouvernement dans la gestion du processus électoral.

Claude Joseph, ancien Premier ministre et leader du parti Engagés pour le Développement (EDE), estime que les préoccupations concernant le budget sont fondées, mais critique le comportement public de Fils-Aimé, estimant qu’il nuit à l’image du processus. Sur la plateforme X (ex-Twitter), il a affirmé que ce litige reflète à la fois une immaturité politique et une volonté partisane de prendre le contrôle de l’institution électorale avant la tenue du scrutin.

> « Deux cent cinquante millions de dollars ? C’est absurde ! Ce n’est pas une élection pour les États-Unis. »

Il exhorte toutes les parties impliquées à privilégier le dialogue et met en garde contre toute tentative de domination de l’organisme électoral.

De même, la plateforme politique Haitians for Haiti (PAPA) accuse le gouvernement d’utiliser ce différend comme prétexte pour dissimuler son incapacité à organiser des élections crédibles. Jonas Coffy, coordinateur du mouvement, insiste sur l’indépendance du CEP : « L’indépendance du Conseil électoral doit être garantie », soulignant la nécessité d’un calendrier électoral clair et contraignant.

Plusieurs signataires du Pacte National ont également critiqué la suspension du processus électoral par le CEP, moins de cinq mois avant la première étape fixée au 30 août, invoquant des difficultés techniques et opérationnelles encore non résolues.

Les enjeux sécuritaires eclipsent le calendrier électoral, accentuant l’incertitude

Au-delà des dissensions politiques, la sécurité demeure le principal frein à la tenue des élections cette année. Les groupes armés poursuivent leur expansion à Port-au-Prince et dans les régions avoisinantes, tandis que plus de 1,4 million d’Haïtiens sont déplacés à l’intérieur du pays, selon les autorités de l’ONU.

Le 23 avril, lors du Conseil de sécurité des Nations unies, Fils-Aimé a rappelé que la restauration de la sécurité est une étape fondamentale pour tout processus démocratique.

> « Sans sécurité, aucune démocratie ni développement ne sont envisageables. »

Le gouvernement espère bénéficier de l’appui d’une mission de sécurité multilatérale soutenue par l’ONU, communément appelée la Force de Dissolution des Gangs (FDG). Selon les responsables, cette force doit être déployée par phases, avec pour l’instant une équipe limitée, comprenant notamment 400 soldats tchadiens.

« Nous travaillons pour que la mission ait les moyens d’accomplir son mandat », a affirmé le chef de la FDG, Jack Christofides, lors d’une réunion avec le Conseil de sécurité. « La FDG n’est pas une fin en soi, mais un outil pour permettre aux institutions haïtiennes de reprendre le contrôle et de poser les bases d’une stabilité durable. »

Les experts internationaux mettent en garde : sans améliorations concrètes en matière de sécurité, organiser des élections crédibles restera impossible.

En l’absence d’un budget finalisé, d’un décret électoral actualisé et d’un calendrier confirmé, l’incertitude s’accroît quant à la tenue effective du scrutin dans les délais prévus.

Pour beaucoup, cette crise de financement révèle une problématique plus profonde : celle de faire concorder la volonté politique, les ressources financières et le contexte sécuritaire dans un pays confronté à une succession de crises qui se chevauchent.

Pour les Haïtiens, résidents comme membres de la diaspora, l’enjeu est considérable. Les élections sont généralement perçues comme une étape essentielle pour retrouver l’ordre constitutionnel. Mais sans consensus ni stabilisation, cet objectif reste, pour l’heure, hors de portée.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.