Le parcours inspirant d’une mère haïtienne qui a orienté son fils vers le poste de commissaire à la santé de New York

31 mai 2026

Le parcours inspirant d'une mère haïtienne qui a orienté son fils vers le poste de commissaire à la santé de New York

New York – À 11 ans, un garçon du quartier de Jackson Heights a entendu une conversation inattendue qui a tracé le chemin vers sa future carrière : celle de Dr. Alister Martin, actuel commissaire du Department of Health and Mental Hygiene (DOHMH) de New York. Lorsqu’il a entendu sa mère haïtienne, diagnostiquée d’un cancer métastatique, recevoir la question d’une amie sur ce qui arriverait à l’enfant après la mort de sa mère, il ne pouvait pas prévoir à quel point cet épisode allait influencer sa vie.

Trois ans plus tard, après avoir subi chimiothérapie, radiothérapie et interventions chirurgicales, sa mère se retrouvait sans cancer.

“C’était la première fois que je voyais des super-héros dans la vie réelle,” confie-t-il. “C’était la première fois que je comprenais le pouvoir de la médecine,” ajoute-t-il.

Aujourd’hui, le Dr Martin dirige l’une des plus vastes institutions de santé publique au monde. Nommé par le maire Zohran Mamdani en janvier dernier, il occupe un poste clé, l’un des plus influents dans la sphère de la santé publique mondiale. Avant cela, il a obtenu ses diplômes en médecine et en politiques publiques à Harvard, exercé en tant que médecin urgentiste, professeur associé à la Harvard Medical School, et conseillé senior auprès de la Vice-présidente Kamala Harris.

Son parcours, il le construit sur une fondation solide : celle que sa mère, Sandra McKinley, a façonnée par une éducation imprégnée de fierté haïtienne et de persévérance. Son histoire, passant de cuisinière chez McDonald’s à consultante pour l’ONU, en passant par divers autres emplois, l’inspire à travailler dur et à surmonter tous les obstacles.

Voici une version condensée et modifiée pour plus de clarté de l’entretien réalisé avec le Dr Martin en avril dernier.


Le début d’un engagement : des leçons précoces qui forgent la détermination

THT : Vous avez évoqué votre mère dès le début, ainsi que votre enfance à Jackson Heights. Comment décririez-vous la vie familiale à cette époque ? Quelles sont les valeurs haïtiennes que votre mère vous a transmises et qui vous ont marqué ?

Dr. Martin : Mon père est parti quand j’avais très peu d’années. Mon expérience à cette époque, c’était : “C’est juste ma mère et moi.” Elle était mon héroïne — elle l’est toujours — ma principale éducatrice, ma mémoire vivante. Elle m’a enseigné l’importance de nos origines, en partageant notamment les histoires de Toussaint Louverture, de Dessalines, et des héros qui ont façonné la Révolution haïtienne.

Dr. Martin : J’ai grandi avec la conviction que, si je ressentais que je ne pouvais pas faire quelque chose, ma mère me dirait : “Tu as le sang de Dessalines en toi. Tu as la grandeur en toi. Tu as la résilience en toi.” Je suis convaincu que je suis fait de quelque chose de spécial, capable de résister et de surmonter tous les défis. Cela vient directement de mes racines haïtiennes.

Les leçons fondamentales qui ont façonné sa vision

THT : Vous parlez si fièrement de votre mère, et vous avez raconté comment, partant cuisinière chez McDonald’s, elle est devenue consultante pour l’ONU. Son parcours, cette évolution quotidienne, a-t-il également eu une influence sur vous ?

Dr. Martin : Absolument. Je l’aime profondément, je pense qu’elle est la meilleure mère qui puisse exister. Son histoire est loin d’être unique : beaucoup d’immigrants haïtiens aux États-Unis comprennent la valeur de l’éducation, du travail acharné, de continuer à avancer, même quand c’est difficile. Leur objectif étant de prendre soin de leur famille, de bâtir une base solide pour assurer leur succès.

Elle a commencé comme caissière chez McDonald’s, mais a ensuite obtenu trois maîtrises. Elle a été consultante pour l’ONU, réalisant des missions en Afrique de l’Ouest, puis elle est devenue enseignante dans une école publique, puis infirmière dans un programme que je dirige aujourd’hui à la Department of Health. C’est une histoire pleine de symbolisme et de sens : tout revient à un cercle vertueux.

Pourquoi avoir choisi la médecine et le service public ?

Dr. Martin : Ma mère a eu un cancer métastatique quand j’avais environ 11 ans. Je ne comprenais pas vraiment ce que cela signifiait jusqu’à ce que la personne qu’elle fréquentait à l’époque, au téléphone, pose la question : “Et lui, il va où si sa mère meurt ?”

Pour moi, cela a été comme un révélateur. J’ai compris ce qu’était le cancer. C’était un coup de pied dans la résilience. J’ai alors appris à ne pas compliquer la vie à ma mère, à faire attention à ne pas alourdir son fardeau. J’ai appris à m’occuper de mes affaires, à résoudre mes propres problèmes. Je comprenais que la situation était figée, presque inévitable. Mais trois ans plus tard, après traitements et opérations, les médecins lui annonçaient qu’elle était guérie. C’était la première fois que je voyais des super-héros à l’œuvre dans la vie réelle. Je ne connaissais pas encore tout ce que faisait un médecin, mais j’ai alors compris le pouvoir de la médecine. Une graine était plantée.

Aborder les enjeux sociaux avant qu’ils ne deviennent des problèmes de santé

THT : Parmi toutes vos réalisations, ce qui m’impressionne le plus, c’est votre parcours qui vous a mené à conseiller la vice-présidente Kamala Harris et à créer Vot-ER. Pouvez-vous nous parler de ce qui vous a motivé à vous engager dans le service communautaire ?

Dr. Martin : J’ai fondé une organisation baptisée aujourd’hui “A Healthier Democracy”. Elle conçoit des interventions et des programmes qui rencontrent les patients dans leurs environnements de soins, afin de prévenir des problèmes de santé en amont. L’objectif étant d’éviter qu’ils n’aillent aux urgences ou chez le médecin en dernier recours.

The entrance to the New York City Department of Health and Mental Hygiene (left) and a display (right) of past New York City health commissioners in the lobby of the agency’s offices in Long Island City, Wednesday, April 8, 2026. Photo by Allison Hunter for The Haitian Times.

Je peux vous donner quelques exemples concrets. Get Waivered, par exemple, vise à transformer certains lieux comme les urgences en points d’accès pour la récupération contre la dépendance. Si quelqu’un lutte contre une addiction aux opioïdes, ce programme permet de leur fournir un traitement ou des médicaments avant qu’ils ne fassent une overdose, en les connectant à des services pour éviter qu’ils ne touchent le fond.

Autre exemple : le programme Link Health, réalisé en collaboration avec le vice-président dans la White House. Nous avons identifié que chaque année, plus de 140 milliards de dollars restent inutilisés parce que beaucoup de personnes ne s’inscrivent pas aux aides sociales comme SNAP (aide alimentaire), aides au logement ou au téléphone.

Tous ces programmes sont là pour aider la population, mais beaucoup ne s’y inscrivent pas, parce qu’ils ignorent leur existance ou trouvent le processus d’inscription trop compliqué. Link Health intervient directement dans les centres de santé communautaires, dans les églises, les petits commerces pour inscrire les gens aux prestations et leur faire accéder à des millions de dollars de soutien.

Ce même esprit, cette même méthode, sont déployés aujourd’hui au sein du Département de la santé pour aller au-devant des personnes et résoudre leurs difficultés avant que celles-ci ne deviennent de véritables problèmes de santé.

Faire face à la menace de la perte de couverture santé

THT : Vous avez récemment évoqué une crise majeure liée à la pérennité de l’assurance maladie. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Dr. Martin : Ce que nous voyons là, c’est une des plus graves crises auxquelles notre ville doit faire face. À partir du 1er janvier prochain, plusieurs millions d’habitants sous Medicaid, ici, risquent de rencontrer de grandes difficultés. Deux facteurs principaux sont en cause : 

  • Le gouvernement fédéral a adopté une loi exigeant que chaque mois, ces bénéficiaires prouvent leur activité en remplissant des formulaires, ce qui complique leur renouvellement.
  • De plus, ils doivent réintroduire leur demande tous les six mois, alors que la majorité des autres bénéficiaires peuvent le faire une fois par an.

Il s’agit clairement d’un moyen délibéré de limiter l’accès aux soins pour les plus vulnérables. Notre département ne reste pas les bras croisés. Nous avons commencé à élaborer des campagnes de sensibilisation pour accompagner les citoyens dans leur démarche de renouvellement, par SMS, par affichages ou en personne. Nous explorons aussi des leviers pour obtenir des exemptions ou alléger la procédure.

THT : On observe que ces politiques, souvent imposées, tendent à dissuader les immigrants de rester, en les poussant à retourner dans leur pays. Quelles actions concrètes pouvons-nous mener, citoyens et résidents, pour faire face à cette situation ?

Dr. Martin : Trois axes principaux :

  1. Le réseau des centres de santé de proximité, véritables points d’appui pour les quartiers. Leur mission : résoudre vos problèmes de santé au plus près de chez vous. Par exemple, lors de la journée des impôts en avril, ces centres ont aidé des familles à bénéficier de crédits d’impôt et d’aides pour couvrir leurs dépenses.
  2. Les onze cliniques gratuites ou à faible coût que nous gérons en ville : vaccination, santé sexuelle, lutte contre la tuberculose, pour tous, avec ou sans assurance.
  3. La communication : en utilisant les médias sociaux, en diffusant des messages, des annonces, pour informer et accompagner les populations, notamment via des services multilingues.

Une ligne directe, le 311, est également recommandée pour toute question ou difficulté, afin de naviguer dans les démarches administratives et sanitaires durant cette période critique.

Accessibilité linguistique et soutien pour tous

THT : Ces initiatives offrent-elles un appui en plusieurs langues, pour que chacun puisse s’y retrouver ?

Dr. Martin : Absolument. La communication est essentielle pour garantir une inclusion totale.

Programmes pour améliorer la santé maternelle et infantile : un enjeu crucial

THT : Je ne peux évoquer la santé publique sans parler de la mortalité maternelle, qui demeure un défi majeur à New York, notamment dans la communauté haïtienne. Quelles démarches sont entreprises pour réduire cet écart ?

Beyond birthing: NYC expands free programs for moms through pregnancy and after

Des aides comme les doulas, les visites à domicile par des infirmiers, et autres initiatives communautaires, visent à réduire les inégalités qui mettent les mères haïtiennes en danger.

Dr. Martin : Les défis sont criants. Dans cette ville, les femmes noires enceintes ont cinq fois plus de risques de subir des complications graves. C’est inadmissible, inacceptable. C’est pour cela que nos actions sont concrètes et continueront de l’être.

L’une des initiatives phares est le programme Citywide Doula. Ce dispositif exceptionnel accompagne une femme enceinte tout au long de sa grossesse, de l’accouchement, jusqu’à deux ans après la naissance. En trois ans, il n’a recensé aucun décès maternel — un succès indéniable qui montre que cette approche fonctionne et doit perdurer.

Une autre preuve de notre engagement, c’est le programme Nurse Partnership, dans lequel ma mère a été impliquée dès ses débuts. Lorsqu’une femme à risque se déclare enceinte, une infirmière spécialisée intervient, la visite toutes les deux semaines, la soutient pendant l’accouchement et jusqu’à deux ans après la naissance.

Une prescription optimiste pour la santé

THT : Vous avez dit que vous étiez le premier commissaire haïtien. Comment faire pour que vous ne soyez pas le dernier ? Quelles actions communautaires peuvent encourager les jeunes à s’orienter vers la santé, la médecine ou le service public, afin d’incarner la relève ?

Dr. Martin : Les données sont très claires : la majorité des résultats sanitaires dépend en fait des conditions sociales dans lesquelles vivent les gens, bien plus que de ce qui se passe à l’hôpital. Environ 80 % de la santé d’une personne sont liés à ce qu’on appelle les déterminants sociaux de la santé : disponibilité d’aliments sains, accès à des emplois décents, logement sûr et abordable.

Ce que notre administration cherche à faire, c’est de changer radicalement cette situation : la manière dont la ville agit sur ces déterminants sociaux, en investissant dans le logement, la nourriture, la garde d’enfants.

Et si une différence doit être faite par chacun d’entre nous, c’est de continuer à faire entendre la voix des citoyens, à exprimer leurs préoccupations. Il faut qu’ils nous disent ce qui fonctionne et ce qui doit être amélioré. En participant activement à la transformation de notre infrastructure civique, nous pourrons rendre New York et toute la nation plus saines que jamais.

Prendre soin de soi au quotidien : une nécessité

THT : Et pour finir, comment faites-vous pour prendre soin de votre santé ? Quel est votre rituel quotidien ou hebdomadaire ?

Dr. Martin : Prêt pour la réponse ? [Fouille dans son téléphone, la chanson “Carimi” commence à jouer.]

Il faut danser, mec ! La vie est trop courte.

THT : J’adore. Merci infiniment, Dr. Martin, pour ce temps précieux que vous avez consacré à nous parler, à mettre en lumière l’excellence haïtienne à New York et à travers le monde.

Dr. Martin : À très bientôt. Merci beaucoup.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.