Le calme revient : comment la décision de la Cour suprême sur le TPS influence les Haïtiens dans l’Ohio

1 juillet 2026

Le calme revient : comment la décision de la Cour suprême sur le TPS influence les Haïtiens dans l’Ohio

Une des salles de sport les plus fréquentées de l’Est de Columbus tombe dans le silence

Dans cette partie de la ville où vivent de nombreux nouveaux arrivants haïtiens, une salle de sport très fréquentée a soudainement cessé d’être aussi animée qu’à l’accoutumée. L’ambiance habituelle, faite de conversations en créole haïtien qui résonnent entre les équipements, a disparu. Les T-shirts, les casquettes et les sacs de sport arborant fièrement les couleurs du drapeau haïtien en bleu et rouge ne sont plus visibles. On ne voit plus les amis haïtiens se saluer dans la salle de musculation. Seules quelques machines occupent encore l’espace, sans animation.

Un employé de la salle de sport a laissé échapper, en passant, qu’il n’avait « jamais vu un tel silence en dehors des tempêtes de neige ».

Ce calme apparent ne concerne pas seulement cette salle de sport. Une tendance similaire s’est installée dans d’autres quartiers de la communauté de Columbus.

De nombreuses églises haïtiennes, généralement bien pleines le dimanche matin, ont enregistré une fréquentation plus faible ce week-end. Au restaurant tropical Daychee ou au T-Co Islands, où la musique konpa emplit habituellement la salle à manger pendant les heures de pointe, les tables sont désormais vides en plein cœur de la période la plus animée de la journée. Les commerces haïtiens situés le long de Morse Road, Cleveland Avenue, dans le secteur de l’Easton, Whitehall, Northland et Sinclair Road signalent tous une baisse de leur clientèle.

Un caissier du Renise Market Lakay, une épicerie familiale appartenant à une famille haïtienne, confie : « Ça a été lent, aucun client ne passe. Les ventes sont en baisse. Les gens se cachent. »

Barthelemy Louis François, qui détient un titre de séjour TPS (Protection Temporaire), pourrait être considéré comme l’un de ces individus « en retrait » ou « en hiding », pour ainsi dire.

Une situation exacerbée par des années de tension

Dans les cinq jours qui ont suivi la décision de la Cour Suprême des États-Unis d’autoriser l’administration Trump à mettre fin au statut de protection temporaire (TPS) pour les Haitiens et les Syriens, un état d’incertitude s’est rapidement installé, influant déjà sur la vie quotidienne. La peur et l’incertitude liées à cette annonce s’étendent dans la communauté haïtienne de Columbus, mais aussi dans celles de Springfield, Lima ou Newark, où résident de nombreux nouveaux venus dépendant du TPS.

Ce climat d’inquiétude ne date pas d’hier. Il s’est construit au fil des années, à force d’événements et de tensions accumulés.

En 2024, des accusations infondées ont ciblé les Haïtiens de Springfield, provoquant vagues de harcèlement numérique, intimidations et fausses alertes à la bombe. Par la suite, les orders d’expulsion massifs de l’administration Trump ont été appliqués : des agents de l’ICE ont investi des quartiers, des ordres de départ ont été donnés pour les personnes en libération conditionnelle ou en parloa, et des tentatives de révoquer le TPS ont été engagées, malgré la dépendance de nombreux demandeurs d’asile à ce statut pour vivre et travailler légalement. Ces actions ont été accompagnées d’incidents de détention contestés, de nombreuses procédures judiciaires, et d’une propagation massive de désinformation, renforçant un climat de stress permanent.

Et voilà qu’aujourd’hui, la Cour Suprême valide cette décision, permettant à Trump de mettre fin au TPS.

Chaque fois, face à ces annonces, la communauté se tait. La période d’attente redémarre, embourbée dans l’incertitude.

Marijolie Augustin, originaire d’Artibonite en Haïti, explique que cette tension rend presque impossible toute projection dans l’avenir.

« Ce n’était pas une seule décision, » confie-t-elle. « C’était tout le processus qui y menait. »

Des gestes aussi courants que renouveler un bail, accepter un nouvel emploi ou s’engager financièrement deviennent alors sources de questionnements : serai-je encore autorisée à rester dans le pays ?

Stevenson Charles, un ouvrier en entrepôt bénéficiant d’un permis de travail TPS, a été licencié ce week-end. Déjà frappé par des pertes d’emploi lors de précédentes incertitudes liées au TPS, il soupçonne cette nouvelle décision d’avoir motivé la décision de son employeur.

« C’est difficile, alors je vais rester discret jusqu’à ce qu’on nous dise quoi faire, » explique-t-il, vivant chez des proches. « Je ne peux pas vraiment postuler ailleurs, car les employeurs ne recrutent pas. »

Il ajoute : « Ceux qui se rassemblaient avant dans des restaurants, des églises ou lors d’événements communautaires restent désormais chez eux. »

David Maturin, conducteur de camion arrivé à Columbus il y a deux ans à peine, avait commencé à s’établir ici avant que l’incertitude juridique autour du TPS ne bouleverse ses plans.

« J’arrête d’envoyer de l’argent à ma famille en Haïti et je commence à économiser, au cas où je perdrais mon emploi ou mes protections légales, » confie-t-il.

Les entreprises se préparent à une baisse d’activité

L’anxiété modifie les comportements d’achat bien avant que la situation d’immigration ne change réellement.

Il y a encore quelques semaines, beaucoup dans la communauté célébraient la Journée du Drapeau haïtien, le Mois de l’Héritage haïtien, et attendaient avec impatience la participation d’Haiti à la Coupe du Monde 2026, après 52 ans d’absence.

Mais aujourd’hui, ces rassemblements communautaires sont annulés. Les interviews sont refusées. Les restaurants sont beaucoup plus calmes.

Certaines entreprises craignent de perdre des employés précieux. Certaines retardent leurs projets d’embauche ou d’expansion, en attendant de mieux comprendre ce qui va se passer. Des petits commerçants constatent l’annulation de rendez-vous.

Les responsables politiques et défenseurs des droits des immigrés alertent aussi : la perte de milliers de travailleurs haïtiens en situation régulière pourrait avoir des répercussions sur l’économie de l’État de l’Ohio — affectant hôpitaux, industrie, logistique, agroalimentaire, et ces petites structures qui dépendent de la main-d’œuvre haïtienne. Des quartiers entiers, façonnés par l’entrepreneuriat haïtien, pourraient ressentir ces impacts.

Samedi après-midi, cette réalité s’est d’ailleurs concrétisée : les parkings généralement pleins en fin de semaine étaient vides, et les téléphones qui assuraient habituellement la prise de commandes dans les restaurants sont restés muets.

Le changement émotionnel est rapide.

Les organisateurs communautaires racontent que les conversations avec leurs interlocuteurs ont aussi évolué. Au lieu d’aborder les événements culturels ou les célébrations, les questions portent désormais sur la légalité et la sécurité :

  • « Dois-je continuer à travailler ? »
  • « Dois-je renouveler mon bail ? »
  • « Que va-t-il advenir de mon hypothèque ? »
  • « Puis-je encore voyager ? »
  • « Dois-je continuer à envoyer de l’argent à ma famille en Haïti ou commencer à économiser ici ? »

Ces questions ne relèvent plus du simple hypothétique. Elles occupent désormais les conversations dans l’intimité des foyers, les allées des églises, ou lors d’appels téléphoniques tard dans la nuit. Les employeurs reçoivent des demandes d’information et d’assistance de la part de leurs salariés, inquiets pour leur avenir.

Les organisations communautaires, elles aussi, constatent une évolution dans leurs demandes d’aide. Au lieu de programmes culturels, elles reçoivent davantage de requêtes en matière de préparation à l’urgence.

« Nous encourageons les familles à se préparer dès maintenant, non pas parce qu’elles souhaitent partir, mais parce que l’incertitude exige d’avoir un plan, » explique Jacqueline Downey, avocate spécialisée.

Elle ajoute que leur guide de préparation, initialement en anglais, a été traduit en créole haïtien par Fequiere, afin d’être distribué plus largement. Des bénévoles remettent cette brochure accompagnée de nourriture et de fournitures d’urgence.

« Nous incitons les familles à rassembler leurs documents importants, à identifier des contacts d’urgence, et à utiliser le kit de préparation de l’avocate Downey. » dit Fequiere. « Si des parents doivent laisser leurs enfants derrière, ils doivent prévoir des procurations et autres documents légaux. »

Les familles mettent discrètement à jour leurs documents et élaborent des plans de secours qu’elles n’auraient jamais imaginé devoir préparer.

Pour toucher le plus grand nombre, le Centre de Soutien Haïtien collabore avec l’association locale Our Helpers pour organiser la livraison de nourriture, tout en vérifiant les contacts de plus de 100 familles déjà aidées.

Les deux organisations élaborent une liste pour pouvoir identifier celles qui ont besoin d’une assistance. Ensuite, Our Helpers se chargera de livrer des paniers alimentaires et d’autres produits essentiels comme des couches, des produits d’hygiène ou des articles ménagers de première nécessité.

« Nous voulons que tous ceux affectés par le TPS sachent qu’ils peuvent venir vers nous, » déclare Fequiere. « Plus important encore, qu’ils savent qu’ils ne sont pas seuls. Nous continuerons de défendre notre communauté et de faire en sorte que chacun sache qu’il a quelqu’un à ses côtés pour lutter avec lui. »

Les organisations communautaires organisent aussi des levées de fonds pour aider au transport, en procurant notamment des cartes de carburant ou des tickets de bus, tout en encourageant les Haïtiens en situation régulière ou citoyens américains à s’engager comme volontaires.

« Nous n’avons peut-être pas toutes les réponses, » conclut Fequiere. « Mais nous pouvons aider à orienter les gens et à leur fournir les ressources nécessaires. »

La vie continue à Columbus. Mais derrière ces routines familières, un changement profond s’opère.

Un restaurateur essuie des tables habituellement occupées. Une mère regarde à travers les stores avant d’ouvrir la porte d’entrée. Un organisateur communautaire consulte ses messages, nombreux, qui n’ont pas reçu de réponse depuis plusieurs semaines.

Dans le gymnase local, dimanche soir, la musique continue de jouer. Les tapis roulants tournent toujours. Mais là où auparavant résonnaient des conversations en créole, de longues périodes de silence ont désormais envahi l’espace.

Pour Augustin, cette quiétude en dit tout :

« La peur n’est pas toujours bruyante, » explique-t-elle. « On ressent l’hésitation dans les endroits qui étaient autrefois pleins de vie. On le voit dans ce qui manque. Nous n’avons pas disparu. Nous reculons simplement. Nous sommes toujours présents, mais nous ne pouvons plus vivre comme avant. »

Combien de temps cette silence perdurera-t-il cette fois ? Personne ne le sait.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.