Une tragédie familiale en Haïti : entre croyances, silence et traumatismes communautaires
À Ouanaminthe, en Haïti, la nuit du dimanche 2 novembre a été marquée par une scène profondément troublante, alors que les célébrations de la Fèt Gede, une fête consacrée à honorer les ancêtres et les esprits des morts, battaient leur plein à travers le pays. Vers 19 heures, des cris déchirants ont rompu la quiétude de la cité Vilmard. Steevenson Telor, âgé de 22 ans et père de deux enfants, a tragiquement porté un coup de couteau à son propre père, Léonard Telor, âgé de 72 ans, dans la cour familiale. Ce dernier, père de quatre enfants, a succombé à ses blessures, ayant reçu plusieurs coups de couteau, avant que les voisins ne puissent intervenir. Lors de cette scène dramatique, au moins trois autres personnes ont été blessées.
Une scène qui soulève des questions sur la santé mentale et la spiritualité
À leur arrivée, le juge de paix Renaud Pierre a décrété que Steevenson, père de deux jeunes enfants, semblait en proie à une confusion mentale aiguë. Selon plusieurs témoins, dans les jours précédant le drame, il aurait parlé de manière incohérente, déambulé nu dans les rues et paraissait totalement déconnecté de la réalité. La violence de cette attaque a ravivé dans la communauté les débats sur le lien entre croyances, troubles psychologiques et absence de prise en charge de la santé mentale.
Pour certains habitants, cette tragédie serait le signe d’une possession spirituelle, peut-être liée à une rupture d’un engagement dans le cadre du Vodou, tandis que d’autres considèrent cette scène comme le résultat d’un effondrement mental tragique et lamentable. La femme de Steevenson, Kerlande Innocent, explique : « Il ne savait pas ce qu’il faisait. » Elle est enceinte de six mois et affirme avoir été blessée en tentant de sauver leur bébé lors de l’attaque. « C’est pendant que je courais pour sauver l’enfant qui était avec lui que je me suis blessée à l’épaule. Il ne savait plus ce qu’il faisait. »
Un appel à la compassion et à la compréhension face à une crise mentale
Malgré la douleur qui l’accable, Innocent continue d’éprouver de la compassion pour son mari. « Je veux qu’il soit aidé. Ce n’est pas une mauvaise personne — il a simplement perdu la tête. Je souhaite qu’il se remette pour que nous puissions vivre à nouveau ensemble », confie-t-elle. Son amour et ses espoirs témoignent de la complexité de cette situation déchirante, mêlant douleur, espoir et incompréhension.
Les origines de la tragédie : croyances ou maladie mentale ?
Selon sa sœur, Lovely Telor, la scène dramatique aurait été déclenchée par une promesse non tenue. « Il devait acheter un cochon pour faire une offrande, mais il ne l’a pas fait. C’est là que tout a commencé. » Plusieurs habitants perçoivent cette tragédie comme une conséquence d’un pacte spirituel brisé, un faith, ou alors la manifestation d’un trouble mental héréditaire. Cependant, d’autres, comme Lukner Vincent, réfutent cette interprétation mystique : « Ce n’est pas l’esprit du Vodou. C’est de la folie. Il devait être malade. »
Lors de l’incident, deux autres personnes ont été blessées, notamment Innocent elle-même, ainsi que deux voisins : Cherrou Théodore et Sonny Zéphirin. Théodore, qui a été poignardé à trois reprises, raconte sa réaction : « J’étais au cinéma quand quelqu’un a appelé mon nom. Je viens à peine de sortir qu’il m’a poignardé. »
Les voisins ont rapidement maîtrisé le jeune homme avant l’arrivée de la police. Celui-ci est actuellement détenu au commissariat de Ouanaminthe, où sa femme indique qu’il continue à parler tout seul et montre des signes d’agitation. Par ailleurs, les témoignages évoquent un homme autrefois calme, travailleur, sans antécédents violents. « Jamais il n’a crié sur personne, » confie Innocent. « Tout le quartier le respectait. »
Les héritages de troubles mentaux dans la famille
Pour accentuer le caractère tragique de cette histoire, il a été révélé que la mère de Steevenson, Néhémy Pierre, décédée il y a trois ans, souffrait elle aussi de graves troubles psychiatriques. Souvent vue errant dans les rues, nue et incohérente, elle est devenue un autre exemple des difficultés de prise en charge de la santé mentale dans cette région.
Les discours restent divisés à Ouanaminthe. Certains pensent que cette crise mentale est une possession spirituelle, tandis que d’autres insistent sur l’aspect héréditaire ou médical. Le juge de paix Pierre appelle à la retenue, soulignant l’importance d’aller au-delà des croyances pour comprendre la situation : « Il faut chercher à comprendre ce qui s’est réellement passé, en tenant compte aussi de la santé mentale du jeune homme. » La procédure judiciaire est en attente, avec une demande de l’état mental de Steevenson avant que son jugement ne soit possible.
Une urgence sanitaire : un pays face à une crise de santé mentale
Ce drame met en lumière la crise que traverse Haïti en matière de santé mentale. Selon l’Organisation mondiale de la santé, le pays ne compte que quelques psychiatres pour ses plus de 11 millions d’habitants. La majorité des familles n’a pas accès à des soins abordables ou même disponibles, ce qui pousse souvent à des explications spirituelles ou religieuses face aux troubles psychologiques.
En 2014, lors d’un symposium, le professeur de psychiatrie de l’Université de Montréal, Emmanuel Stip, soulignait que Haïti ne disposait que de 12 psychiatres pour une population de 10 millions d’habitants. Depuis, la situation n’a guère évolué, rendant l’accès aux soins encore plus difficile. Pour Innocent, la priorité absolue est la guérison de son mari. « Je sais qu’il a fait une erreur, mais ce n’était pas lui. » dit-elle. « Je veux simplement qu’il reçoive un traitement et retrouve la paix. »