Une transition haitienne perçue comme un échec majeur
Alors que le Conseil de transition présidentielle d’Haïti (CPT) approche de la fin de son mandat, la pression monte de la part des partis politiques, des groupes de la société civile et des citoyens ordinaires, qui réclament son départ immédiat. Ces acteurs dénoncent le coût exorbitant de la structure, sa corruption endémique et son incapacité à faire face à la crise profonde que traverse le pays.
Plusieurs formations politiques ont boycotté les discussions menées sous l’égide du CPT, visant à définir un cadre pour la période post–7 février. Ces groupes estiment que le Conseil manque de légitimité pour négocier une transition ou pour justifier une prolongation de son mandat.
Une fin de mandat non souhaitée : « Plus de renouvellement »
« Le contrat est révolu ; il n’y aura pas de renouvellement », a affirmé l’ancien sénateur Jean Renel Sénatus lors d’une conférence de presse le 22 janvier, après s’être refusé à participer aux discussions du Conseil. « Nous avons déjà convenu que la transition se poursuivre sous la direction d’un président désigné par la Cour de cassation afin d’assurer une gouvernance neutre. »
Au nom des partis membres du Grand Bloc du Peuple, Sénatus a souligné que le CPT ne pouvait pas être à la fois arbitre et acteur dans les négociations concernant son propre avenir. Son avis reflète celui du G10, une coalition regroupant plusieurs partis politiques menée par l’ancien Premier ministre Jean-Michel Lapin, qui a également rejeté l’invitation du Conseil.
Lors d’une interview à la radio Magik9 le 19 janvier, Lapin a expliqué que l’initiative du Conseil arrivait trop tard et s’est montré ferme sur le fait qu’il fallait éviter tout remaniement ou réduction du CPT. « Il ne faut pas revenir à une configuration où le Conseil serait réduit à trois membres », a-t-il déclaré, réaffirmant la nécessité d’une transition bicéphale – un président et un premier ministre – conforme à la Constitution.
Une transition largement considérée comme un échec
Les négociations avaient débuté le 18 janvier dans le but d’esquisser une voie pour la période après le 7 février. Lors de ces discussions, cinq membres du Conseil ont envisagé de démettre le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, une démarche que certains acteurs politiques jugeaient indispensable pour continuer le dialogue. Cependant, cette initiative a suscité une vive opposition internationale, notamment de la part des États-Unis, qui ont sanctionné plusieurs membres du CPT et un ministre impliqué dans cette tentative, insistant sur la nécessité de respecter le calendrier de la transition.
Le Conseil de transition a été constitué suite à un accord politique signé le 3 avril 2024, après la démission du Premier ministre Ariel Henry. Organe gouvernemental d’urgence, son mandat était clair : rétablir la sécurité, organiser des élections, relancer l’économie et superviser les réformes constitutionnelles et institutionnelles.
« Le contrat est terminé ; il n’y aura pas de renouvellement. »
[Néanmoins, près de deux ans plus tard, il est largement reconnu que ces objectifs n’ont pas été atteints.]
Depuis le début de la transition, en avril 2024, aucun scrutin national n’a été organisé. L’économie du pays continue de décliner, annonçant une septième année consécutive de récession en 2025. La situation sécuritaire s’est également fortement dégradée, marquée par des massacres de civils, une expansion du contrôle des gangs sur plusieurs territoires et des déplacements massifs de populations.
D’après l’ONU, plus de 8 000 personnes ont trouvé la mort entre 2024 et 2025. La même période a vu la mort d’au moins 33 policiers, selon le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH). Plus de 1,4 million d’Haïtiens ont été déplacés, tandis que plus de 5,7 millions font face à une insécurité alimentaire aiguë.
Par ailleurs, des quartiers entiers, notamment une vingtaine à Port-au-Prince, sont sous le contrôle des gangs, selon un rapport publié en 2025 par le Centre d’Analyse et de Recherche en Droits Humains (CARDH).
Actions limitées, impact faible, accusations de corruption et manque de contrôle
Les partisans du CPT évoquent quelques mesures adoptées pendant son mandat, comme la mise en place tardive du Conseil Électoral Provisoire (CEP), la réouverture du port de Saint-Jean du Sud, l’aéroport des Cayes dans le Sud, ou encore le déploiement d’une mission multinational de soutien à la sécurité (MSS), approuvée par l’ONU en octobre 2023.
Toutefois, la critique s’accorde à dire que ces réalisations arrivent bien trop tard ou n’ont pas permis d’effet tangible. La Commission de pilotage de la Conférence nationale, prévue dans le cadre de l’accord du 3 avril, a été créée mais dissoute en quelques mois. Des fonds et du temps ont été gaspillé dans la rédaction de propositions constitutionnelles peu populaires, qui n’ont finalement pas conduit à un référendum.
« Le CPT termine son mandat sans avoir accompli aucun des objectifs qui lui avaient été assignés », a déclaré lors d’un symposium sur la sécurité nationale, l’ancien député Déus Deronneth. « Si aucun accord n’est trouvé d’ici le 8 février, tous les membres du gouvernement devront démissionner. »
Les accusations de corruption alimentent également la déception envers le Conseil. Trois de ses membres — Emmanuel Vertilaire, Louis Gérald Gilles et Smith Augustin — ont été impliqués dans des affaires d’abus de pouvoir et de corruption, selon l’Unité Haïtienne de Lutte contre la Corruption.
Les organismes de contrôle, chargés par l’accord du 3 avril, n’ont jamais été créés, notamment le Conseil de sécurité nationale, la commission de contrôle du gouvernement (OCAG), ou la Commission Vérité, Justice et Réconciliation. Par ailleurs, l’accord lui-même n’a jamais été publié officiellement.
En avril 2025, le RNDDH estime que le coût annuel pour l’État haïtien de l’entretien du CPT s’élève à environ 8,3 millions de dollars. Chaque conseiller touche en moyenne 77 000 dollars par mois, auxquels s’ajoutent des bonus de vacances pouvant atteindre 38 000 dollars.
« Nous avions besoin de sécurité et de la réouverture des routes. Comme ils n’ont rien livré, ils doivent partir. »
— Pétrus Lérice, Travailleur du transport public
Le RNDDH souligne que « le Conseil gouverne seul, dépense de manière démesurée et mène une vie somptueuse », alors que la crise ne faiblit pas en Haïti.
Ronmdy Jean-Louis, mécanicien résident à Delmas, partage cette critique : « De toute manière, ils ne vont rien arranger pour nous, alors qu’ils partent. Ils sont vraiment inutiles pour le pays. »
Une colère populaire croissante et des appels à une nouvelle approche
Le mécontentement envers le CPT dépasse largement le cadre politique. De nombreux citoyens illustrent leur frustration.
« Nous avions besoin de sécurité et de voir les routes rouvrir », déplore Pétrus Lérice. « Comme ils n’ont rien fait, ils doivent partir. »
Wesner Alciné, étudiant en travail social, qualifie quant à lui la transition de perte de temps : « Ils n’arrivent jamais à se mettre d’accord sur des décisions sérieuses, et le pays ne fait que s’effondrer. »
Le parti Fanmi Lavalas, de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, a dès le départ tiré la sonnette d’alarme sur l’échec de cette transition.
« C’est la sécurité que nous attendions du CPT, qui a trahi le peuple haïtien », écrit le parti dans un communiqué. « La direction de Fanmi Lavalas ne tolère pas la trahison », conclut la formation, dont le représentant désigné, Lesly Voltaire, joue un rôle-clé au sein du Conseil.
À l’approche du 7 février, diverses propositions pour un cadre post-CPT se multiplient. Les acteurs de la société civile réclament une surveillance renforcée pour éviter tout futur dérapage.
« Nous proposons la création d’une chambre de supervision de la transition afin d’arrêter le pillage des ressources publiques et d’assurer que les fonds soient investis dans la sécurité et les élections », a indiqué le Collectif du 4 décembre.
Les voix de la diaspora se font également entendre. Dans une lettre ouverte adressée au président Donald J. Trump, datée du 27 janvier, le chanteur Lord Kinomorsa “King Kino” Divers appelle les États-Unis à soutenir un dialogue inclusif, des réformes institutionnelles et un développement durable en Haïti.
Faute de consensus, le pays fait face à un dilemme récurrent : celui d’un vide politique qui pourrait rapidement évoluer en crise humanitaire et sécuritaire, dont les conséquences ne cessent de s’aggraver.