Port-au-Prince : La Force d’Élimination des Gangs dévoile sa feuille de route et sollicite un soutien prolongé de l’ONU
La capitale haïtienne, Port-au-Prince, voit aujourd’hui la présentation officielle de la toute première feuille de route de la Force d’Élimination des Gangs (FEG), une force soutenue par l’ONU, destinée à recouvrer le contrôle du territoire occupé par des groupes armés. Cette initiative s’inscrit dans une démarche de relèvement et de stabilité du pays, et la FEG demande au Conseil de sécurité de prolonger sa mission jusqu’en septembre 2028. L’objectif affiché est d’implémenter une stratégie d’une durée de deux ans, axée principalement sur la restauration de la sécurité et la reconstruction de l’autorité de l’État.
En juin, à la demande du Conseil, cette stratégie a été soumise aux membres de l’ONU. Elle précise comment la force multinationale entend évaluer ses progrès, alors qu’elle agit de manière autonome mais également en coopération étroite avec la police nationale haïtienne (PNH). Parmi les indicateurs de succès mentionnés, figurent la démonte des bases des gangs, la réouverture des axes de circulation essentiels, ainsi que la protection des infrastructures stratégiques.
Selon le représentant spécial de la FEG, Jack Christofides, cette feuille de route a été élaborée après des consultations approfondies avec le gouvernement haïtien, en partenariat avec l’ONU. L’objectif principal ne consiste pas à stabiliser complètement Haïti en un temps court, mais plutôt à créer les conditions minimales de sécurité nécessaires pour inverser la tendance actuelle vers un déclin sécuritaire.
Une extension nécessaire après l’échec de la précédente mission
La demande de prolongation intervient environ trois mois après le déploiement de la FEG, qui a remplacé la mission de soutien sécuritaire multinationale dirigée par le Kenya (MSS), déployée en juin 2024, suite à une autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU en octobre 2023. La MSS, bien qu’ambitieuse, n’a jamais atteint son effectif prévu d’environ 2 500 hommes, en raison de difficultés chroniques de financement, de retards dans la livraison du matériel, ainsi qu’une capacité opérationnelle limitée. Malgré des opérations conjointes, la présence des gangs n’a cessé de s’étendre à Port-au-Prince, dans ses environs et au-delà.
Pour répondre à ces insuffisances, le Conseil a décidé, le 30 septembre 2025, de créer la nouvelle Force d’Élimination des Gangs. Contrairement à la précédente, cette force dispose d’un mandat plus large, lui permettant de mener des opérations offensives contre les gangs sans que chaque mission nécessite la présence d’une police haïtienne. Elle bénéficie également d’un soutien logistique dédié de l’ONU, responsable de la coordination du matériel, des armes, des munitions ainsi que de la planification opérationnelle.
La force compte aujourd’hui environ 1 000 soldats, majoritairement originaires du Tchad, et devrait atteindre la taille de 5 500 hommes d’ici octobre.
Comment mesurer le succès ?
Un rapport publié par le groupe d’analyse « Haiti Policy House » indique que la FEQ évaluera ses avancées par le biais d’indicateurs précis, notamment :
- La mise en place de patrouilles conjointes avec la police haïtienne.
- La démantèlement des points de contrôle gérés par les gangs.
- La création de bases opérationnelles fixes.
- Les saisies d’armes et les arrests.
- La réouverture des axes de transport stratégiques.
- Une meilleure sécurité autour des infrastructures clés.
Christofides précise que le but ultime est de redonner confiance aux citoyens tout en permettant aux institutions haïtiennes, avec le soutien international, de commencer la reconstruction des mécanismes de sécurité et de gouvernance.
Selon un think tank basé à Washington, Haiti Policy House, la réussite de cette stratégie dépendra d’une coordination continue avec la police haïtienne, de la présence durable après les opérations militaires, de la protection des civils et de la mise en place d’une responsabilité claire. « La réussite à long terme passera également par la transformation de ces avancées sécuritaires en services publics restaurés et une liberté de mouvement accrue », souligne le rapport.
Une crise humanitaire qui s’aggrave
Cette feuille de route intervient alors que l’Expert indépendant de l’ONU chargé de suivre la situation des droits humains en Haïti, William O’Neill, alerte sur le fait que la population haïtienne continue de souffrir gravement face à la dégradation alarmante de la violence dans le pays.
« La situation est extrêmement préoccupante », déclare O’Neill. « Les gens ressentent une urgence totale, comme s’ils avaient atteint leur limite, ne sachant pas comment ils vont pouvoir surmonter une nouvelle journée, encore moins plusieurs semaines ou mois. »
Il souligne que l’insécurité a privé de nombreux Haïtiens d’un accès fiable à la nourriture, à l’eau potable, aux services d’assainissement ou aux soins médicaux. La documentation des abus des droits humains sera cruciale pour, à terme, poursuivre en justice les responsables, insiste-t-il. Il espère que ces preuves, recueillies par les agents des droits humains, seront déterminantes lors des procès futurs. O’Neill précise que, concernant le financement de l’ONU, tout récent problème ayant brièvement perturbé la surveillance des droits humains a été depuis résolu.
Des évaluations divergentes sur la situation
Lors d’une conférence du Conseil de sécurité de l’ONU organisée ce lundi, la ministre des Affaires étrangères d’Haïti, Raina Forbin, a adopté un discours nettement plus optimiste. Elle affirme que la situation sécuritaire a progressé, malgré la persistance de violences liées aux gangs.
« Nous sommes plus proches que jamais depuis des années de rétablir la sécurité et de tenir des élections libres », a-t-elle déclaré. Elle soutient que la violence des gangs est désormais concentrée dans seulement trois des dix départements du pays, ce qui constitue une avancée selon ses dires.
Ce point de vue est cependant très différent de celui des rapports onusiens et des déclarations des partenaires internationaux, notamment les États-Unis, qui continuent d’observer une détérioration constante de la sécurité en Haïti. Selon le Bureau intégré de l’ONU en Haïti (BUNIH), environ 85 % de la région métropolitaine de Port-au-Prince est aujourd’hui sous contrôle d’armées de gangs, qui s’étendent également dans les départements de l’Artibonite, du Centre et dans la montagne de Kenscoff. Depuis le début de 2026, plus de 2 000 personnes ont été tuées et près de 1,5 million ont été déplacées par la violence.
Une photo illustre la situation : la patrouille de la Force d’Élimination des Gangs à Tabarre, durant une opération menée le 21 juin, où des bulldozers ont été mobilisés pour faire tomber des barricades érigées par les gangs afin de contrôler le secteur. La force y mène de façon continue des patrouilles en journée comme en nuit, œuvrant à rétablir un minimum de sécurité.
Une montée en puissance qui inquiète
Les responsables de l’ONU ont averti que cette recrudescence récente des attaques peut être une tentative de la part des gangs pour consolider leur territoire et leurs ressources économiques, en prévision de la pleine opérationnalité de la Force d’Élimination.
Pour William O’Neill, la véritable réussite de la mission internationale sera évaluée en fonction des améliorations concrètes rapidement constatées par la population. Il conclut en espérant que la FEQ pourra déployer ses opérations efficacement dans les plus brefs délais pour démanteler des factions clés : « Nous devons rester optimistes. La transition peut se faire rapidement si nous faisons preuve de volonté. Nous avons la capacité de changer la donne. »