Une communauté en quête de réconfort face à l’incertitude
Alors que des fidèles hispanophones sortaient de l’église catholique Saint-Jérôme peu avant 13 heures dimanche, une trentaine d’immigrants haïtiens patientaient tranquillement dans le hall, attendant leur tour pour assister à la messe en créole haïtien. En dehors de l’édifice, l’Avenue Flatbush roulait à son rythme habituel. Les passants se dirigeaient rapidement vers la station de métro Newkirk Avenue-Little Haiti, alors que les bus B44 défilaient dans la rue, longeant des boutiques caribéennes animées, leur sifflet d’air comprimé perçant la cacophonie vibrante du quartier.
Pour nombre de ces immigrants haïtiens présents en silence dans l’église ce matin-là, la paroisse représentait un refuge, un lieu où ils pouvaient retrouver un peu de paix face à une actualité difficile après la décision de la Cour suprême américaine. En effet, celle-ci a autorisé l’administration Trump à mettre fin au statut de protection temporaire (TPS) pour Haïti et la Syrie. Saint-Jérôme a toujours été un espace de solidarité, un endroit où ils pouvaient se rassembler pour partager leur foi, leur communauté, et tenter d’appréhender ce que leur réserve l’avenir.
Une communauté en état d’incertitude et de peur
Suite à la décision du 25 juin de la Cour suprême, environ 350 000 Haïtiens à travers le pays vivent aujourd’hui dans un état d’angoisse, coincés dans une incertitude pesante. Parmi eux, plusieurs résidaient aux États-Unis depuis des dizaines d’années. À New York, on recense au moins 5 400 Haïtiens, tandis que l’État en accueille quelque 56 000. La désignation du TPS pour Haïti date de 2010, après un tremblement de terre dévastateur de magnitude 7,0, ayant causé la mort d’environ 300 000 personnes et déplaçant plus d’un million et demi d’individus. Depuis cette catastrophe, le pays a été frappé par d’autres calamités naturelles, un contexte politique chaotique, et plus récemment, l’assassinat du président Jovenel Moïse, qui a intensifié la violence des gangs, provoquant le déplacement d’environ 1,5 million de personnes.
Malgré l’annonce supposée de mettre fin au TPS, l’administration Trump continue de recommander de ne pas voyager à Haïti, en apposant un niveau 4 « Ne pas voyager » sur la liste des avertissements. Elle met en garde les Américains contre le danger croissant en raison de la criminalité, du terrorisme, des enlèvements, des gangs armés et de l’insécurité généralisée qui règnent sur le pays.
Une communauté en quête d’espoir
Lors de la dernière messe, le 25 juin, le père Jean-Augustin François a exhorté ses paroissiens à garder l’espoir malgré la crise persistante en Haïti et les incertitudes liées à leur avenir en tant qu’immigrants. Dans son homélie finale avant son transfert dans une autre paroisse du Queens, il a souligné avec conviction que « Haïti ne périra pas » et que « ceux qui vous déstabilisent ne sont pas au pouvoir pour toujours ». Son discours, prononcé en créole haïtien, a été un appel à la résistance face à la violence et à l’instabilité.
Il a également évoqué un parallèle avec l’histoire de l’immigration haïtienne aux États-Unis, particulièrement avec les mobilisations du 20 avril 1990, où des dizaines de milliers de Haïtiens avaient traversé le Brooklyn Bridge pour protester contre une politique fédérale prohibant le don de sang par les Haïtiens, en raison de leur supposé risque accru de porter le VIH. Frère Belizaire, alors étudiant à Brooklyn College, faisait partie de cette mobilisation. Il témoigne aujourd’hui : « Ces problèmes ont toujours existé. On ne nous voit pas pour qui nous sommes réellement. La discrimination est maintenant plus flagrante. »
À 59 ans, il a consacré plus de vingt années à diriger des paroisses d’immigrants à travers New York, notamment à la Sacred Heart of Jesus de Cambria Heights, où a été fondée la plus ancienne organisation haïtienne d’immigrants de la ville, la Haitian Americans United for Progress (HAUP INC). Selon lui, le débat actuel sur l’immigration s’inscrit dans une longue histoire de luttes, une saga qui ne s’arrête pas de sitôt.
Une invasion de l’âme et de la justice
Pour Frère Belizaire, la situation actuelle « relève d’une véritable guerre spirituelle » : « Ce qui se passe avec cette décision est d’une inhumanité insupportable. » Il précise également que ce n’est pas seulement une crise pour Haïti ou pour les Haïtiens, mais une crise fondamentale des droits humains, « une affaire d’êtres humains, de Noirs et de Bruns. »
Moins d’un jour après la messe dominicale, il a rejoint des responsables élus, des leaders syndicaux et des défenseurs des droits des immigrants lors d’une conférence de presse à Brooklyn, où ils ont demandé au Sénat d’approuver rapidement la prolongation du TPS pour Haïti. Le sénateur Chuck Schumer a déclaré : « Nous sommes ici pour demander au leader républicain du Sénat, John Thune, de mettre le projet S. 4814 à l’ordre du jour du Sénat, et il sera adopté. Il ne manque que quatre sénateurs républicains pour qu’il passe. »
Ce projet de loi bipartite, adopté à la Chambre des représentants le 16 avril 2026, vise à renouveler la désignation du TPS pour Haïti pour une période supplémentaire de trois ans.
Un message d’espoir malgré la faiblesse de la participation
Le lendemain matin, Frère Belizaire reprenait la parole lors d’une nouvelle célébration religieuse. La différence avec la messe de dimanche était frappante : alors que plusieurs centaines de fidèles s’étaient rassemblés quelques heures plus tôt, la célébration matinale à 9 heures attirait une poignée de 42 personnes, principalement des personnes âgées. Cependant, la force du message restait intacte.
Une fois de plus, il a adressé ses paroles à sa communauté, toujours pleine d’incertitude : « N’ayez pas peur, je suis avec vous », a-t-il répété, rappelant un verset biblique auquel il tient particulièrement.
André Innocent, 75 ans, est resté silencieux pendant le sermon, hochant la tête de temps à autre. Arrivé à New York en 2024 grâce au programme de libération conditionnelle pour Cubains, Haïtiens, Nicaraguayens et Vénézuéliens (CHNV), il a bénéficié plus tard du TPS. Son histoire témoigne de la résilience de ces migrants qui s’accrochent à leur espoir et à leur foi en un avenir meilleur.