Une nouvelle vie en Ohio : deux jeunes Haitiennes à la croisée des chemins
En arrivant du Haiti en 2024, Philsy Marcelin et Sophie Saint Phard ont trouvé chacune leur chemin lors de leur inscription à YouthBuild Columbus Community School, un établissement scolaire public dédié à la réinsertion des jeunes afin de bâtir leur avenir. Ensemble, ces deux travailleuses ont dû faire face à un système éducatif totalement nouveau pour elles, tout en apprenant une nouvelle langue et en découvrant une culture différente. Leur parcours parallèle illustre les défis que doivent relever les nouveaux arrivants dans un pays étranger.
À mesure qu’elles entrent dans l’âge adulte dans l’état de l’Ohio, leur parcours révèle à quel point les obstacles rencontrés par la dernière vague d’immigrants haïtiens sont différents. En tant que diplômées de la promotion 2026, le 1er juin lors de la cérémonie, elles s’apprêtent à faire face à une bureaucratie d’immigration complexe, à des barrières physiques, mais aussi à un profond attrait pour leur patrie d’origine.
Dans leurs échanges, lors d’un entretien dans un café ou par téléphone, elles ont partagé leur vécu, révélant comment la situation des États-Unis a été perçue différemment par Marcelin, 21 ans, et Saint Phard, 19 ans, en fonction de leur statut d’immigration.
Des projets professionnels et éducatifs en suspens

Philsy Marcelin, qui a immigré depuis Cap-Haïtien avant de s’installer initialement en Floride, a malheureusement raté les critères pour bénéficier du Statut de Protection Temporaire (TPS). Bien qu’ayant déposé une demande d’asile, elle est confrontée à un silence lourd de sens. Elle ne détient pas de permis de travail, ne peut pas prétendre à l’aide fédérale (FAFSA) et doit faire face à un mur administratif, ce qui épuise mentalement.
« J’étais très fière d’obtenir mon diplôme, car je voulais pouvoir travailler, » explique Marcelin, en témoignant de sa détermination à décrocher son diplôme. « J’ai beaucoup apprécié l’expérience scolaire ici, même si je n’étais pas à l’aise avec l’anglais. La seule difficulté, c’était la langue, mais à part ça, j’ai adoré l’école. »
Pourtant, cette incapacité à travailler a une influence directe sur ses réalisations personnelles.
« Je suis stressée ici, » confie-t-elle. « Je ne peux pas travailler parce que je n’ai pas le bon papier. »
La situation est encore plus flagrante dans son cadre familial. Marcelin vit avec sa mère et sa petite sœur de 7 ans. Sa mère bénéficie d’un permis de travail stable depuis cinq ans, ce qui assure un certain soutien financier à la famille grâce à son emploi dans un entrepôt local.
Pour Marcelin, le travail n’est pas seulement une question de revenu, c’est une étape essentielle vers l’indépendance adulte.
« Travailler m’apporterait une certaine autonomie, » explique-t-elle, nourrissant le souhait de ne pas dépendre uniquement du salaire de sa mère.
La demande d’asile qu’elle a déposée reste sans réponse, ce qui retarde ses projets universitaires. Mais ses ambitions restent intactes.
« Je veux aller à l’université pour étudier le droit, » affirme-t-elle avec détermination. « Je veux devenir avocate pour aider les enfants. »
Une vie en transit, à un rythme lent mais certain

Sophie Saint Phard, originaire de Saint-Marc dans la vallée de l’Artibonite, a suivi un parcours administratif différent. Ayant sollicité l’asile, elle a obtenu son autorisation de travail en février 2026. Ce jalon lui a procuré un immense soulagement et un sentiment d’anticipation.
« J’ai vraiment envie de travailler, je suis très excitée, » explique-t-elle, ayant commencé un emploi à temps plein dans un entrepôt via une agence d’intérim.
Dans cette ville tentaculaire, l’indépendance passe souvent par la possession d’un véhicule. Vivant loin du centre-ville, Saint Phard doit faire face à un défi logistique de taille : l’absence de voiture. Elle dépend donc largement de la coordination et de la solidarité familiale pour se rendre à son travail. Son père, employé dans un entrepôt, la dépose chaque jour, et la famille doit aussi utiliser le système de transports en commun, souvent limités.
Ce casse-tête logistique tempère quelque peu son enthousiasme, mais n’altère en rien sa grande ambition : devenir médecin.
« Je souhaite devenir médecin pour aider tout le monde à se rétablir, » affirme-t-elle avec énergie.
Une dynamique commune vers l’excellence
Malgré ces obstacles, Marcelin et Saint Phard font partie d’un mouvement plus large au sein de la communauté haïtienne aux États-Unis, où les jeunes générations s’engagent dans une marche vers la réussite, notamment en obtenant diplômes et en visant des études de droit ou de médecine.
Leur ambition rejoint une tendance bien documentée : selon le Migration Policy Institute (MPI), environ 78 % des immigrants haïtiens âgés de 25 ans et plus détiennent un diplôme d’études secondaires ou supérieur.
Si les premières générations doivent faire face à d’énormes difficultés linguistiques et administratives, leurs enfants font un saut massif dans le domaine éducatif. Selon l’étude du MPI, près de 24 % des immigrants haïtiens de première génération ne sont pas titulaires d’un diplôme de niveau secondaire, contre seulement 4 % pour la deuxième génération.
Malgré cette réussite académique, le poids émotionnel du déracinement reste présent dans leur quotidien.
Pour parler de leur nostalgie, la conversation dérive souvent vers les sens et les souvenirs. Saint Phard évoque la nourriture traditionnelle haïtienne, mais surtout, elle regrette le climat de son pays. Ensemble, elles se rappellent du parfum unique de la pluie sur la terre sèche d’Haïti, une odeur qui résonne profondément dans leur mémoire et transporte une vague de mélancolie.
Mais, elles doivent avancer, sans cesse tournées vers l’avenir.
Pour Saint Phard, le départ d’Haïti est une décision irrévocable, motivée par une violence croissante dans sa ville natale. « Je ne retournerai pas là-bas, » affirme-t-elle catégoriquement.
Pourtant, elle ressent souvent un sentiment d’étrangeté, un décalage avec sa nouvelle vie.
Marcelin, qui a passé ses trois dernières années en Haïti à Port-au-Prince avec son père, perçoit également la solitude sociale dans la grande plaine américaine.
« En Haïti, on pouvait compter sur ses voisins à tout moment, » se remémore-t-elle. « Ici, ce n’est pas aussi simple, on ne peut pas toujours compter sur eux. »
Face à ces réalités, tout en essayant de s’adapter au quotidien et à un système d’immigration souvent perçu comme coincé, Marcelin ne ferme pas la porte à de nouvelles possibilités. Elle explore actuellement des voies pour immigrer au Canada, refusant que ses ambitions soient étouffées par l’absence de permis de travail.