Des femmes haïtiennes de Brooklyn lancent le premier fonds féministe pour les Caraïbes

15 novembre 2025

Des femmes haïtiennes de Brooklyn lancent le premier fonds féministe pour les Caraïbes

Les crises en cascade en Haïti poussent des millions d’habitants vers l’insécurité, mais les femmes haïtiennes, qu’elles soient sur place ou dans la diaspora, prennent l’initiative pour combler le manque de leadership politique et le déclin de l’engagement international.

Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, Haïti ne dispose plus d’un gouvernement élu. Les groupes armés contrôlent désormais de vastes zones de Port-au-Prince, provoquant le déplacement de plus d’un million de personnes et contraignant bon nombre à fuir. Au début de cette année, l’Agence américaine pour le développement international (USAID) a suspendu le déblocage de nouveaux fonds destinés à Haïti, aggravant une crise humanitaire déjà très grave. Les familles continuent de faire face à la violence, à la faim et à l’effondrement des services essentiels comme la santé et l’éducation.

Une réponse innovante portée par des femmes haïtiennes à Brooklyn

Face à cette situation critique, des femmes leaders haïtiennes établies à Brooklyn lancent une nouvelle approche d’aide. Ce décembre, le Collectif des Femmes Haïtiennes — un réseau d’organisations dirigées par des femmes basé à Brooklyn — va créer le Fonds pour les Femmes Haïtiennes, premier fonds féministe dans la Caraïbe conçu pour canaliser directement des ressources vers des groupes locaux et communautaires en Haïti. Ce projet repose sur le leadership local, la justice de genre, et la coopération au sein de la diaspora haïtienne.

« Nous pensons que les problématiques doivent être traitées localement, donc les solutions doivent venir d’ici », explique Carine Jocelyn, fondatrice du Collectif. « Nous savons qu’il y a des personnes en Haïti capables de faire un travail efficace, mais elles ne sont souvent pas invitées à prendre part aux décisions ».

Ce fonds est le fruit de plusieurs années de travail préparatoire. La communauté haïtienne de Brooklyn, qui constitue depuis longtemps une force culturelle, économique et civique dans le borough, s’est mobilisée pour soutenir cette initiative à travers l’organisation, la collecte de fonds, et en maintenant les liens entre New York et Haïti.


Néanmoins, beaucoup de Haïtiens vivant aux États-Unis font face à leur propre avenir incertain. La montée des contrôles à l’immigration et les questions persistantes concernant le renouvellement du statut de protection temporaire (Temporary Protected Status) ont laissé environ 348 000 personnes dans une situation juridique précaire. Jocelyn souligne que cette réalité met en lumière l’importance de construire des systèmes de confiance et d’autonomisation qui transcendent les frontières.

« Chez nous, il s’agit vraiment de garantir que le financement reste sous contrôle local, et que nos partenaires aient accès à des fonds suffisamment flexibles parce que nous leur faisons confiance », explique-t-elle.

Plus de 15 organisations en Haïti collaborent avec le Collectif lors de cette phase initiale, parmi lesquelles Profamil, qui offre des services de santé sexuelle et reproductive. Alors que les besoins humanitaires augmentaient, cette organisation a étendu ses activités dans des camps de déplacés où les femmes et les jeunes filles sont exposées à des risques accrus.

« Notre mission principale est de garantir l’accès à la santé sexuelle et reproductive, notamment pour les femmes, les jeunes filles, et celles qui, par le passé, ont souvent été privées de ces services », déclare Florence Jean-Louis Vorbe, directrice générale de Profamil. Elle souligne que beaucoup de femmes continuent de peiner à obtenir des soins maternels adaptés, la contraception ou des méthodes de prévention des maladies sexuellement transmissibles.

« Grâce au soutien du Collectif des Femmes Haïtiennes, nous pouvons répondre à ces besoins, car ils adaptent leurs actions aux priorités sur le terrain », explique-t-elle. « Ils écoutent ce que disent les femmes et réagissent directement en conséquence. »

Une voix renforcée pour les femmes haïtiennes dans le processus décisionnel

Jocelyn affirme que les organisations dirigées par des Haïtiens ou par la diaspora sont souvent exclues des grands dialogues sur le financement et la politique, alors qu’elles sont les plus proches des communautés concernées.

« Ce qui se passe, c’est que les organisations communautaires et grassroots, les femmes qui connaissent leur environnement — elles ne font pas partie du processus de décision », déplore-t-elle. « Elles n’ont pas leur mot à dire sur ce qu’il faut faire, comment le faire, comment s’engager, ou comment atteindre le succès ».

Les femmes haïtiennes leaders réclament plus de pouvoir politique et économique lors d’un forum


Ce nouveau fonds a pour vocation de changer cette donne en proposant des subventions pour financer des opérations, des programmes ou des infrastructures essentielles — selon ce que les femmes locales identifieront comme étant urgent. Les groupes souhaitant recevoir ces fonds devront passer par une procédure en deux étapes : d’abord une proposition décrivant leur projet, puis une demande de subvention officielle. Pour la première année, seules les organisations partenaires du Collectif pourront bénéficier de cette aide.

« Nous avons déjà soutenu la mise en place d’une maison d’accueil, ainsi que des actions avec des défenseurs des droits humains, en leur offrant un accompagnement collectif en santé mentale », indique Jocelyn. « Nous voulions renforcer ces initiatives, lever davantage de fonds pour celles-ci, surtout dans le cadre du lancement de ce fonds plus structuré. »

Pour MarieYolaine Toms, directrice générale de Community2Community Haiti et l’une des partenaires fondatrices du Collectif, cette initiative incarne une vision partagée.

« Notre vision est celle d’un développement digne, et notre mission consiste à créer des communautés autonomes en collaborant étroitement avec elles », explique-t-elle. « En tant que membres fondatrices, il était évident que notre action en tant que femmes serait significativement amplifiée si nous travaillions ensemble. »

Elle insiste aussi sur le fait que Haïti n’a pas besoin d’un nouveau flot d’organisations à but non lucratif, mais de partenariats solides fondés sur le respect mutuel.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.