Des dizaines de Haïtiens dépendent des groupes d’épargne pour accéder au crédit face à l’absence de prêts bancaires

24 mars 2026

Des dizaines de Haïtiens dépendent des groupes d’épargne pour accéder au crédit face à l’absence de prêts bancaires

De l’adversité à une opportunité porteuse d’espoir

Lorsqu’il quitte Haïti pour s’installer aux États-Unis il y a quelques années, Julmice Bastien, âgé de 37 ans, emporte avec lui un lien fort avec son passé : son engagement dans « AVÈK », un groupe d’épargne solidaire de quartier qui lui avait permis de financer divers projets. Grâce à un prêt d’environ 500 000 gourdes (soit près de 3 846 dollars), Bastien a pu, il y a environ quatre ans, acheter une camionnette. Il loue ensuite le véhicule à des livreurs, ce qui lui permet de générer environ 3 000 gourdes (soit 23 dollars) par jour, somme qu’il partage avec les conducteurs.

« Même lorsque les prêts ne sont pas de montants importants, ils m’ont permis de continuer à faire avancer mes petites entreprises, sans dépendre de personne », confie Bastien.

Les associations AVÈK, dont l’acronyme signifie en créole haïtien « Asosyasyon Vilajwaz Epay ak Kredi » (associations villageoises d’épargne et de crédit), sont des groupes communautaires qui aident leurs membres à économiser de l’argent et à bénéficier de petits crédits. Le terme « AVÈK » en créole signifie également « ensemble », une allusion volontaire à la nature de solidarité et de confiance mutuelle sur laquelle ces groupes reposent, un aspect attractif pour leurs membres comme Bastien. Majoritairement implantés dans des zones où l’accès aux banques est déjà rare, ces groupes sont devenus une véritable bouée de sauvetage dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, où la présence de gangs armés rend souvent toute tentative de se rendre dans une banque extrêmement périlleuse.

Une réponse collective née d’une crise

Les groupes AVÈK ont été imaginés selon un modèle importé du Niger dans les années 1990, popularisé par l’ONG CARE International, dans le cadre du Guide d’Implémentation des Associations Villageoises d’Épargne et de Crédit dans les Communautés Cacao. Leur objectif initial était d’accroître l’inclusion financière dans des communautés rurales et à faibles revenus. Après le séisme dévastateur du 12 janvier 2010, qui a frappé Haïti, CARE a introduit cette méthode comme un outil pour renforcer l’économie des zones les plus vulnérables. Elle encourage l’épargne locale et la constitution de petits prêts gérés par les membres pour soutenir des activités génératrices de revenus ou pour faire face à des situations d’urgence.

  • A brochure about a local AVÈK group. Photo by Juhakenson Blaise

Une croissance impressionnante en dépit des obstacles

D’après un rapport de CARE publié en 2015, plus de 1 200 groupes AVÈK avaient été créés à travers Haïti, avec pour somme cumulée épargnée plus de 1,2 million de dollars. D’autres organismes, comme Fonkoze, ont également adopté ce modèle. En 2022, la Banque mondiale a rapporté qu’Haïti comptait plus de 10 000 groupes d’épargne dans le secteur informel, comprenant aussi bien des groupes de solidarité mutuelle (MUSO) que des groupes AVÈK. Cependant, certains groupes aux noms proches, qui ont été spécialisés dans des escroqueries pyramidales, ont aussi été comptabilisés dans ces chiffres.

« C’est l’une des décisions les plus judicieuses que j’aie jamais prises en rejoignant un groupe AVÈK, notamment celui de Tabarre », se réjouit Bastien, père de deux enfants.

« Jusqu’à aujourd’hui, je reste très lié à ce groupe, même à distance, car c’est grâce à lui que je continue à investir — même modestement — dans mon pays », ajoute-t-il.

Une entraide fondée sur la confiance

Les membres insistent tous sur le fait que ce qui fait fonctionner une association AVÈK, c’est la confiance mutuelle. Néanmoins, ces groupes disposent généralement d’un système ou d’une organisation claire pour leur fonctionnement : collecte, épargne ou prêts.

L’AVÈK local de Bastien, par exemple, fonctionne sur un cycle annuel depuis sa création en 2020. Son groupe s’est structurée en passant d’une vingtaine de membres à presque cent. Son fondateur, Jean Bazin, explique que les membres se rencontrent chaque dimanche pour effectuer leur contribution convenue à un fonds commun, géré et sécurisé par un comité élu.

« Obtenir un prêt via l’AVÈK est plus simple. La différence avec une banque, c’est la confiance — puisque tous se connaissent, peuvent fournir des références, le traitement est rapide, et les taux d’intérêt très faibles »

Jean Bazin, un des fondateurs de l’AVÈK à Tabarre

Chaque contribution individuelle, que l’on appelle une « part », est fixée à 1 000 gourdes (environ 8 dollars). Les membres peuvent en acheter entre une et dix par réunion. À la fin du cycle, ces parts leur sont restituées.

Lorsque le fonds atteint une certaine somme, les membres peuvent emprunter des montants remboursables en un an avec des intérêts compris entre 1 % et 1,5 %. Les intérêts perçus sont redistribués entre tous les membres en proportion de leur contribution, après déduction pour ceux qui ont un prêt en cours non remboursé.

« Avec l’AVÈK, il est plus facile d’obtenir un crédit », confirme Bazin. « Ces prêts sont basés sur la confiance, car tous se connaissent et peuvent apporter des références, le traitement est rapide, et les taux d’intérêts sont très faibles. »

Une confusion persistante avec d’autres modèles

En Haïti, une pratique informelle séculaire d’épargne existe déjà : le « sol ». Il consiste en un groupe de confiance qui contribue régulièrement à un pot commun, chacun recevant tour à tour la somme entière, tout en continuant à cotiser jusqu’à ce que tous aient été bénéficiaires.

Cependant, le « sol » ne permet pas aux membres de prêter de l’argent entre eux, contrairement aux associations AVÈK.

« Même si les prêts ne sont pas toujours très importants, ils m’ont permis de continuer à faire avancer mes petites entreprises et de ne pas dépendre de personne. »

Julmice Bastien, membre AVÈK depuis 5 ans

Pour Lovena Nelson, 43 ans, active dans une AVÈK depuis 2021, ce modèle devrait se généraliser dans tout le pays, car l’accès au crédit pour les populations les plus vulnérables reste quasiment inexistant.

« Quand je suis entrée dans l’AVÈK, je n’ai d’abord pas sollicité de prêt parce que je ne possédais pas encore d’entreprise », explique-t-elle. « Mais quand j’ai décidé de me lancer, mon premier crédit s’élevait à environ 250 000 gourdes (environ 1 924 dollars). Finalement, grâce à l’AVÈK, j’ai emprunté jusqu’à un million de gourdes. »

Elle possède désormais une activité de vente de cosmétiques et de matériel électrique.

« Cette organisation m’a appris l’importance d’économiser et de mettre de l’argent de côté », poursuit-elle.

Les mauvaises expériences avec des coopératives frauduleuses

Un autre épisode marquant dans l’histoire des systèmes d’épargne haïtiens est celui des coopératives frauduleuses, apparues dans les années 2000. Ces structures, qui avaient débuté en 1937 dans une ville portuaire du Nord, permettaient aux membres d’économiser ensemble et d’emprunter selon des règles établies. Mais dans les années 2000, une nouvelle vague de ces coopératives promettait des intérêts mensuels de 10 % à 12 %, dans le but d’attirer de nouveaux déposants.

En réalité, ces groupes fonctionnaient comme des pyramides et étaient impliqués dans de nombreuses escroqueries, exploitant la crédulité des membres au travers de pratiques peu éthiques et illégales à travers tout le pays. Selon l’Analyse du Marché de Microfinance en Haïti réalisée par Fonkoze, les pertes subies par les participants à ces tromperies dépassent 200 millions de dollars.

Pour Jean Bazin, la différence essentielle avec ces anciennes coopératives frauduleuses réside dans la confiance entre les membres, qui se connaissent personnellement. Ces derniers appartiennent souvent à la même église, travaillent dans la même entreprise ou sont amis, participants à plusieurs initiatives communes. Pour qu’un nouveau membre soit accepté, un membre existant doit le recommander et en garantir la fiabilité.

Par ailleurs, une étude menée par l’Institut de Formation et d’Appui aux Petites et Moyennes Entreprises (IFEPME) souligne que le principal défi pour les groupes AVÈK reste leur capacité à fournir du crédit aux plus vulnérables, notamment en raison d’un taux élevé de non-remboursements, aggravé par l’inflation, l’instabilité politique, la fluctuation des prix et, plus récemment, la montée de l’insécurité. La dépendance aux épargnes des membres fragilise la stabilité du système, surtout en périodes de crise économique.

L’étude rappelle également que ces groupes ne disposent pas souvent d’un filet de sécurité comme une assurance ou des garanties, ce qui limite leur capacité à répondre à tous les besoins financiers, notamment pour des prêts importants ou des services bancaires classiques. Un appui supplémentaire est nécessaire pour mieux gérer les risques et sécuriser ces fonds.

Lovena Nelson note aussi un manque d’engagement de certains membres, qui rechignent à occuper des responsabilités dans la gestion du groupe, laissant la majorité des décisions à un seul comité.

Les associations d’épargne plébiscitées par leurs membres

Les fonds collectés servent principalement à financer divers projets : frais de scolarité, location de terrains, achat de véhicules, lancement d’activités ou acquisition de marchandises pour faire prospérer une entreprise. C’est ce qu’a expérimenté Daphkar Macajoux, comptable et mère de deux enfants, qui a obtenu son premier prêt de 250 000 gourdes pour développer son activité.

« Avant de contracter ce prêt, mon commerce allait mal. Après, tout a changé, même si je n’ai pas encore atteint tous mes objectifs », confie-t-elle. Elle évoque cependant une méconnaissance des mécanismes précis de ces organismes communautaires.

« C’est une initiative qui devrait être développée à travers tout le pays, afin que chacun puisse sortir de la pauvreté », déclare-t-elle.

Jacquelin Prince, un agronome résident à Delmas, partage cette opinion. Il a rejoint une AVÈK grâce à un ami et considère cette organisation comme une véritable opportunité économique, permettant à ceux qui disposent de peu de moyens d’accéder à des possibilités et à des ressources facilitant leur gestion et leur croissance.

« Dès ma première participation, j’ai demandé un prêt de 300 000 gourdes pour investir dans mon activité, sans attendre un deuxième cycle », raconte-t-il.

« Je pense que cet argent m’a beaucoup aidé à relancer mon commerce. Il m’a permis d’acheter plus de produits à vendre », ajoute-t-il. « Je crois que ce genre de dispositif devrait être encouragé et développé davantage, car il est essentiel pour lutter contre la pauvreté ».

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.