Dans le sud-est de Queens, des voisins haïtiens créent leur propre filet de sécurité
Note de la rédaction : Cet article a initialement été publié ici par Epicenter NYC et a été repris par Le Temps Haitien pour sa pertinence auprès de nos lecteurs.
Dans le sud-est de Queens, durant les années 1970 et 1980, l’église Sacred Heart représentait le lieu de rencontre incontournable pour les adolescents de la communauté haïtienne parlant créole. C’est là que Marco Solomon, Katia Celifie-Aime, Phillipe P. Titus et beaucoup de leurs amis ont trouvé leurs premiers emplois rémunérés en tant que campeurs animateurs, grâce à une subvention permettant d’employer la jeunesse locale. Les aînés, quant à eux, leur transmettaient leurs connaissances sur la politique à l’étranger, la responsabilité civique et l’autonomisation personnelle.
À cette époque, de nombreux Haïtiens quittaient leur pays en pleine tourmente politique, sociale et économique sous la dictature de Jean-Claude « Baby Doc » Duvalier. Ces nouveaux arrivants des quartiers de Queens Village, Cambria Heights et St. Albans ont rapidement transformé leur engagement civique en actions concrètes via l’organisation Haitian Americans United for Progress (HAUP). Celle-ci venait en aide aux migrants en leur fournissant un logement, une éducation à la santé et des opportunités d’emploi.
Plus de 50 ans plus tard, à seulement quelques mètres du siège de HAUP, Solomon et ses anciens camarades de Sacred Heart ont décidé d’étendre leur engagement en créant leur propre organisation à but non lucratif. En 2022, ils ont fondé Frè Ak Sè — ce qui signifie « Frères et Sœurs » en créole haïtien. Leur structure, axée sur les jeunes, les seniors, le développement économique et la santé mentale, propose divers ateliers et programmes répondant aux besoins spécifiques des Haïtiens du sud-est de Queens.
Selon Solomon, l’approche de Frè Ak Sè s’inscrit dans le principe du « konbit », un terme haïtien désignant l’entraide. « C’est comme un lieu où chacun peut venir chercher des conseils, faire connaissance avec ses voisins, comprendre comment accéder à certains services », explique-t-il. « Parce que ce qui se passe en ce moment nous concerne tous. »
Une communauté aux besoins similaires, mais confrontée à de nouveaux défis
L’équipe fondatrice constate que leur communauté doit faire face à des besoins semblables à ceux de leur adolescence, avec cependant des difficultés accrues. « Aujourd’hui, la communauté vit dans la peur—les gens n’osent pas sortir », déclare Solomon, président de Frè Ak Sè. Il évoque notamment les politiques migratoires de l’administration Trump, qui se sont traduites par la fin du statut de protection temporaire (TPS) pour les Haïtiens. Plus de 5 400 d’entre eux à New York ne sont désormais plus protégés contre l’expulsion en raison de cette décision. La situation s’aggrave encore avec l’accroissement de la violence et de l’instabilité en Haïti, alors même que le gouvernement local insiste pour rapatrier les migrants.
« On est entre le marteau et l’enclume », déplore Solomon. « On est persécutés ici, et en même temps, on ne peut pas retourner chez nous. »
Des initiatives pour renforcer le lien communautaire
Le premier événement organisé par Frè Ak Sè a été une journée de sensibilisation à la santé. Des infirmiers, des spécialistes en santé mentale et d’autres professionnels de la santé ont été sollicités pour réaliser des mesures de tension artérielle et discuter de divers thèmes liés à la santé. Pour Celifie-Aime, qui dirige également la branche de Queens/Long Island de Black Girls Do Bike, l’interconnexion entre santé et bien-être économique est évidente.
« Lorsqu’on arrive dans ce pays, notre alimentation change, et comme les produits locaux ne sont pas toujours aussi frais, beaucoup prennent du poids et développent des troubles métaboliques », explique-t-elle, ajoutant que l’absence de couverture santé complique encore davantage l’accès aux soins pour beaucoup.
Une grande partie du travail communautaire de Frè Ak Sè s’opère lors d’événements centrés sur la nourriture, un pilier de la culture haïtienne.
« La culture est le ciment qui nous unit », souligne Celifie-Aime.
Un recentrage sur la proximité : un nouveau siège social et de nouveaux projets
Il y a un an, Frè Ak Sè a emménagé dans ses nouveaux locaux sur Hollis Avenue pour mieux servir la communauté de façon plus directe. Lors de leurs rencontres, ils débutent par une enquête auprès des résidents pour mieux cibler leurs besoins, avant d’établir des connexions avec des partenaires offrant notamment des services juridiques d’aide à l’immigration via HAUP.
Un vendredi d’août, l’équipe planifiait un événement éphémère de vente d’objets à prix modique, destiné à financer leurs activités. C’est à cette occasion que Celifie-Aime a interrompu la préparation pour présenter une galerie photo improvisée d’une ferme de poulets en Haïti, en train d’être construite par l’organisation pour soutenir la souveraineté alimentaire d’un village. Maintenir un « konbit » avec les Haïtiens en terre natale revêt autant d’importance que de le faire avec leur voisinage à Queens.
Pour assurer ces services et orienter les personnes vers des ressources spécialisées, l’organisation s’appuie sur des compétences variées, comprenant celles de ses cofondateurs en travail social, finance, entrepreneuriat, santé et gestion administrative. Titus, par exemple, a développé le rôle de trésorier, en s’occupant des formalités administratives et des démarches d’enregistrement, tout en créant une branche à but lucratif. Leur réseau s’étend également à des partenaires comme l’école de conduite Selah et Taurus Financial pour un prochain programme de sensibilisation financière dans les écoles locales.
Des distributions alimentaires sont aussi organisées régulièrement dans ses locaux, la prochaine étant prévue en septembre.
Un regard sur l’économie et la santé financière
« Après avoir payé le loyer, qui représente plus de la moitié de leur revenu, comment peuvent-ils s’alimenter ? », s’interroge Solomon.
Les sessions de sensibilisation financière qu’ils proposent ont permis de mieux comprendre comment la longue crise haïtienne a façonné les pratiques économiques. « Nos parents ne nous ont pas appris certains aspects de la gestion de l’argent », explique Celifie-Aime, en soulignant la peur encore très présente chez beaucoup de Haïtiens face aux risques liés à l’investissement ou à l’achat immobilier.
Aujourd’hui, la crainte de déportation et l’isolement social viennent compliquer davantage les problématiques déjà existantes liées au logement, à l’alimentation et à la santé mentale, observe Solomon, qui est retraité du secteur social.
« Il y a un besoin urgent de ce que nous faisons », affirme-t-il. « Mais on ne peut pas agir seul. »
Les changements liés à la fin du TPS apportent aussi leur lot d’inquiétudes : que deviennent les enfants nés sur le sol américain si leurs parents sont expulsés ? Que deviennent la maison, le compte bancaire ou les biens des personnes contraints de quitter le pays ?
Et la situation politique ne concerne pas uniquement ceux qui détiennent un certain statut d’immigration. Sous l’administration Trump, les forces de l’ordre ont accru leurs opérations d’enquête, envoi de convocations, fouilles administratives et visites aux bureaux d’avocats pour récupérer des documents, dans ce que beaucoup dénoncent comme des tactiques d’intimidation.
« Malgré tout, il faut continuer ce travail », conclut Solomon. « Quelqu’un doit le faire. Nous devons le faire. »
Cet engagement témoigne de la force et de la solidarité de cette communauté haïtienne, qui, malgré les obstacles, construit un avenir plus sûr et plus solidaire dans le quartier qu’elle appelle chez elle.