Faible taux d’inscription sur les listes électorales en Haïti : un défi majeur pour la participation aux prochaines élections

10 septembre 2026

Faible taux d’inscription sur les listes électorales en Haïti : un défi majeur pour la participation aux prochaines élections

La progression de l’inscription des électeurs en Haïti est bien en deçà des objectifs fixés par le Conseil Électoral Provisoire

PORT-DE-PAIX — La campagne d’inscription électorale en Haïti progresse à un rythme nettement plus lent que celui que le Conseil Électoral Provisoire (CEP) s’était fixé. Cette situation soulève des interrogations quant à la capacité du pays à mobiliser une participation massive lors des élections programmées pour le 13 décembre et le 21 février prochains.

Après près de deux mois de lancement de l’inscription le 20 juillet, moins de 600 000 personnes ont été enregistrées à l’échelle nationale, d’après les chiffres récemment communiqués par le CEP. Cela représente environ 7 % de la population haïtienne estimée à 7,7 millions d’individus âgés de 18 ans et plus.

Ces chiffres laissent le conseil électoral avec un important retard à rattraper avant la clôture des inscriptions fixée au 13 octobre. Le CEP espère pouvoir inscrire entre 3 et 4 millions d’électeurs – soit environ 35 % à 50 % de la population en âge de voter – durant cette période d’inscription de 86 jours.

Le défi est bien plus grand qu’un simple accroissement du nombre d’inscrits. Cela fait plusieurs années que Haïti n’a pas organisé d’élections nationales, la dernière datant de 2016, année où la participation était déjà exceptionnellement faible. Depuis ce temps-là, l’échéancier électoral a été souvent repoussée ou modifiée, en raison de litiges politiques, d’insécurité, de catastrophes naturelles, de pénuries de financement et de fragilités institutionnelles, qui ont constamment empêché la restauration d’un gouvernement élu par le peuple.

Le calendrier actuel du CEP prévoit toujours la tenue des élections présidentielles et législatives le 13 décembre, suivies d’un second tour et d’élections locales le 21 février 2027. Cependant, ces dates dépendent fortement de la mise en place d’un environnement sécurisé acceptable ainsi que du financement nécessaire pour mener à bien le processus électoral.

Face à la lenteur de l’inscription et aux régions difficiles d’accès ou innaccessibles, le CEP doit relever deux défis majeurs : achever les travaux techniques pour organiser le scrutin et convaincre des millions de citoyens, ayant vécu plusieurs années d’instabilité politique et d’échecs électoraux, que leur participation en vaut la peine.

Répartition du nombre d’électeurs inscrits en pourcentage de la population en âge de voter selon les régions. Capture d’écran via le site du CEP.
Répartition du nombre d’électeurs inscrits en pourcentage de la population en âge de voter selon les régions. Capture d’écran via le site du CEP.

Les inscriptions restent très en deçà des objectifs du CEP

Aucune des 10 départements d’Haïti n’a encore inscrit 15 % de sa population estimée en âge de voter.

Artibonite et la région du Nord, deux des trois plus grands électorats du pays, enregistrent également parmi les taux d’inscription les plus faibles, d’environ 5 % chacun.

Pour remédier à cela, le CEP a lancé des efforts pour élargir les centres d’inscription et augmenter le personnel déployé, afin de rapprocher le processus des électeurs. Par exemple, le 1er septembre, il a inauguré un centre d’inscription et de vote à la Société Nationale des Parcs Industriels (SONAPI), destiné à desservir les habitants de Cité Soleil, l’un des plus grands districts électoraux de Port-au-Prince, ainsi que les zones environnantes.

Le Conseil électoral a indiqué que cet effort visait à améliorer l’accès, notamment dans les zones où la sécurité et les transports rendent difficile l’accès aux services électoraux.

Début septembre, la majorité des centres d’inscription prévus étaient opérationnels : 1 293 centres sur 1 418, dotés d’environ 2 800 opérateurs chargés d’enregistrer les électeurs.

Lors de l’ouverture du centre de SONAPI, l’ancien président du CEP, Jacques Desrosiers, avait indiqué que plus de 450 000 personnes s’étaient déjà inscrites. Il avait encouragé ces résultats tout en soulignant le décalage entre le nombre d’inscrits et l’objectif global du conseil.

Depuis, le conseil électoral a connu un changement de leadership. Peterson Pierre-Louis, ancien secrétaire général, a remplacé Desrosiers à la tête du CEP le 8 septembre. Cependant, le conseil compte toujours neuf membres, y compris l’ancien président du bureau exécutif.

Des millions de citoyens détiennent déjà des cartes d’identité

Ce ralentissement de l’inscription est d’autant plus remarquable que l’accès aux documents d’identification nécessaires a été élargi ces dernières années.

En 2025, le Bureau National d’Identification (ONI) annonçait que près de 6,3 millions de Haïtiens en âge de voter détenaient une carte d’identité nationale valide. La facilitation de l’accès à ces documents est toujours en cours, et cette forte majorité d’éligibles potentiels possédait déjà la pièce principale requise pour s’inscrire.

Pourtant, le nombre d’inscrits reste bien inférieur à l’objectif du CEP.

« Ce décalage montre qu’il existe une différence entre la capacité juridique et administrative d’être inscrit, et la réalité du processus d’inscription », explique Walter Bien-Aimé, ancien professeur d’histoire et de sciences sociales, aujourd’hui résident en Floride.

Il ajoute que des facteurs tels que les inquiétudes sécuritaires, le coût des transports, le déplacement forcé, le manque d’accès aux centres d’inscription, la méfiance envers le système et la désaffection politique peuvent fortement influencer la volonté de se inscrire chez les électeurs potentiels.

Ce problème est particulièrement critique dans les zones où la sécurité empêche ou limite le déplacement, ou encore dans celles où les services électoraux restent erronément inaccessibles.

Le CEP a lancé la campagne d’inscription le 20 juillet dans neuf départements, en excluant pour l’instant la région de l’Ouest en raison des difficultés liées à la sécurité. Il a promis d’étendre ses opérations dès que les conditions le permettront.

Une longue tradition de faible participation électorale

Ces chiffres d’inscription s’inscrivent dans un contexte historique marqué par une participation électorale faibles, voire très faibles.

En 2010, après le séisme du 12 janvier, les observateurs internationaux estimaient que moins de 30 % des 4 millions d’électeurs inscrits avaient participé à l’élection présidentielle, un taux déjà très faible en raison des pertes humaines et des migrations consécutives à la catastrophe.

Lors des élections de 2015, la participation fut tout aussi faible : seulement 26,6 % des électeurs inscrits ont voté lors du scrutin du 25 octobre, comprenant la présidentielle et les législatives. La première phase du scrutin parlementaire, le 9 août, a recueilli un taux de participation encore plus bas, d’environ 18 %.

En novembre 2016, la présidentielle, qui était un rerun de celle de 2015 annulée pour fraudes, comptait plus de 6,18 millions d’inscrits, mais seulement un peu plus de 1,1 million de votes ont été exprimés, soit un taux d’abstention élevé d’environ 81,9 %.

Ces données historiques mettent en perspective la difficulté actuelle du CEP à susciter une participation massive. Le pays n’a pas connu une tradition électorale vivante depuis une décennie, en partie à cause de l’absence d’élections, mais aussi parce que la crise sécuritaire et humanitaire a fragilisé l’accès aux institutions publiques.

« Pour que le CEP atteigne ses objectifs, il lui faudrait tripler la période de trois mois prévue, car 86 jours ne suffisent en aucun cas », estime Gislaine Antoine, institutrice à Port-de-Paix, âgée de 53 ans.

Nickson Fragélus, 49 ans, autre enseignant la même ville, évoque quant à lui les conséquences potentielles des obstacles à la participation :

« La participation sera faible si aucune autre alternative permettant aux citoyens de voter n’est proposée. »

Un calendrier modifié, un nouveau défi pour le CEP

Le défi de l’inscription intervient aussi alors que le CEP doit respecter un calendrier électoral déjà modifié à plusieurs reprises.

Initialement, le calendrier publié sous le cadre électoral de 2025 fixait la première étape pour le 30 août, avec le second tour et les élections territoriales programmés pour le 6 décembre. Le conseil précisait que ces dates dépendaient d’un environnement sécuritaire suffisant et d’un financement adéquat.

Ce calendrier a ensuite été modifié. Le 27 juillet, le CEP a fixé au 13 décembre la date du premier tour, avec le second tour et les élections locales reportés au 21 février 2027.

Ces changements répétitifs s’inscrivent dans un schéma plus large. En 2015, Haïti a connu une cycle électoral marqué par la violence, des irrégularités et de nombreux reports. La seconde ronde présidentielle, prévue initialement en décembre 2015, a été repoussée plusieurs fois avant que le CEP annule le scrutin de janvier 2016, face à la contestation et à la montée des tensions sécuritaires. Un nouveau Conseil électoral a ordonné une nouvelle élection présidentielle, ce qui a finalement débouché sur le scrutin de novembre 2016.

Les Nations unies ont par la suite souligné que la vérification des élections de 2015 et la décision de refaire le scrutin présidentiel avaient encore retardé le processus électoral. La date d’élection du 9 octobre 2016 a elle aussi été reportée, cette fois en raison de l’impact de l’ouragan Matthew qui avait frappé Haïti.

« Ce passé souligne à quel point il est difficile de respecter un calendrier électoral en Haïti », explique Walter Bien-Aimé. « Une date annoncée ne garantit pas que les centres d’inscription seront opérationnels, que la liste électorale sera précise, que les bureaux de vote seront accessibles, ou que le financement et la sécurité seront au rendez-vous pour assurer une élection crédible. »

Le calendrier actuel du CEP est donc plus qu’un simple échéancier : il constitue un test supplémentaire pour déterminer si Haïti peut transformer ces dates annoncées en élections auxquelles les citoyens pourront participer en toute sécurité, et si ces scrutins seront crédibles auprès du public et des acteurs politiques.

L’infrastructure électorale locale demeure inégale

Dans le Nord-Ouest, certains obstacles pratiques sont visibles au niveau institutionnel. Kerry Hyppolite, président de la Direction Départementale Électorale (BED) du Nord-Ouest, a expliqué que cette région manque toujours d’un bureau central et que cinq communes n’ont pas encore de Bureaux Électoraux Communaux (BEC).

Plusieurs centres d’inscription se trouvent aussi dans des écoles publiques, ce qui complique la logistique à la relance des classes.

“Au Nord-Ouest, la BED n’a pas encore de siège permanent. En plus, cinq des dix municipalités de la région n’ont pas de Bureaux Électoraux Communaux. Enfin, plusieurs centres sont situés dans des écoles publiques qui doivent rouvrir à partir du 7 septembre,” précise Hyppolite.

Le CEP a poursuivi la formation de ses agents et renforcé ses structures décentralisées. Fin août, il a finalisé la formation des membres des BED et des BEC dans neuf départements, à l’exception de la Région de l’Ouest, sur les procédures en matière de contentieux électoral.

Toutefois, ces préparatifs doivent évoluer parallèlement à la progression de l’inscription, de l’enregistrement des candidats, de la sécurisation du processus et d’autres étapes essentielles du calendrier électoral.

Pour l’instant, le CEP maintient sa volonté de respecter la date du 13 décembre pour la première étape, tout en étant conscient que l’objectif d’inscription massifiée demeure très difficile à atteindre dans un délai si court. Le conseil ne dispose plus que d’un mois pour clôturer l’inscription, tout en devant faire face aux défis de la sécurité, du financement, de l’infrastructure, de la confiance du public et de l’accès aux services électoraux.

Le récit des élections de 2015 et 2016 constitue un avertissement : à chaque fois, Haïti a annoncé des dates électorales qui ont ensuite été modifiées en fonction des conditions politiques, sécuritaires ou logistiques. Le calendrier actuel n’a déjà été déplacé qu’une seule fois, mais le risque de nouveaux retards est omniprésent.

“Pour que l’objectif du CEP soit atteint, il doit tripler la période de trois mois prévue, car les 86 jours ne suffisent en aucune façon.”

Gislaine Antoine, institutrice à Port-de-Paix

Le Secrétaire d’État à la Communication, Joseph Lucien Jura, a indiqué lors d’une visite dans le Nord-Ouest que les institutions gouvernementales doivent faire passer en priorité le processus électoral.

“Il est nécessaire que les institutions et les dirigeants politiques mettent les questions électorales au premier plan. Tous les acteurs de l’État doivent jouer leur rôle pour rendre possibles ces élections,” a-t-il affirmé.

Il a souligné que les élections étaient le principal mécanisme de renouvellement politique et de sortie de la période transitoire.

“Organiser des élections en Haïti n’est pas une option, c’est une obligation,” a-t-il ajouté.

Ce texte, comme celui publié précédemment, met en évidence que la réussite des prochaines élections en Haïti dépendra d’un ensemble complexe de facteurs, allant bien au-delà de la simple planification d’un calendrier. La consolidation des infrastructures, la sécurité, la confiance du public et l’engagement institutionnel restent déterminants pour la crédibilité du processus électoral.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.