Une attaque sanglante dans la région de Kenscoff : au moins 47 morts et plus de 50 personnes enlevées
PORT-AU-PRINCE, Haïti — Selon les informations des Nations Unies, au moins 47 personnes ont été tuées et plus de 50 autres enlevées lors d’une attaque armée ayant frappé une communauté autrefois paisible située près de la capitale haïtienne, cette semaine.
Ce drame représente probablement l’un des plus grands enlèvements de masse survenus récemment en Haïti, alors qu’un chef de gang menace de tuer les otages si les autorités tentent de neutraliser les membres de leur groupe lors des opérations de sécurisation de cette localité nichée dans les collines au-dessus de Port-au-Prince.
Ce raid sur Kenscoff, qui s’est produit dimanche, a bouleversé la croyance que la sécurité dans ce pays en crise s’était améliorée.
« Il s’agit d’un défi politique et sécuritaire majeur pour le gouvernement, la police et la mission internationale », explique Romain Le Cour, responsable de l’Observatoire d’Haïti à l’Initiative Globale Contre la Criminalité Transnationale Organisée.
Il souligne que la menace de tuer des otages est une véritable arme de manipulation : si les forces n’interviennent pas, elles ont échoué à protéger ces personnes ; si elles le font et que les otages périssent, les gangs pointeront du doigt l’État comme responsable.
Marc Paul, résident de Kenscoff, âgé de 42 ans, a raconté que ses proches — son frère, sa belle-mère, son beau-père et deux cousins — ont été enlevés par les gangs. Il a aussi mentionné que sa nièce de 16 ans a été kidnappée et violée, mais a pu s’échapper pour rejoindre sa famille.
« Je n’avais pas d’autre choix que de courir au milieu des corps », confie-t-il, évoquant la manière dont il a fui l’attaque. « Je ne peux pas dormir en sachant que toutes ces personnes sont mortes. »
Il raconte que lui et sa famille avaient déjà perdu leur domicile lors d’une précédente attaque en janvier 2025, mais il admet que celle de dimanche était encore plus violente. Choqué par la vidéo postée par les gangsters, il s’inquiète profondément : « Mon frère risque de mourir. »
Une menace proférée sur les réseaux sociaux
Sur une vidéo mise en ligne sur les réseaux, le chef de gang a menacé Vladimir Paraison, le directeur de la Police Nationale d’Haïti.
« Paraison, si l’un de nos soldats est blessé, je vais tuer tous ceux qui sont en captivité », a-t-il affirmé, faisant référence aux otages.
Ce membre de gang s’est identifié sous le nom d’Izo 2, un clin d’œil à Izo ou Johnson André, considéré comme l’un des chefs de gangs les plus puissants du pays.
Selon Le Cour, Izo 2 est aussi connu sous le nom de « Didi » et dirige l’unité armée dans la région de Kenscoff, agissant en lien étroit avec Izo et d’autres chefs de gangs.
Pierre Kenson Paul, un jeune de 17 ans, nièce de Marc Paul, raconte qu’il a réussi à s’enfuir lors de l’attaque.
« Ils ne nous ont pas dit ce qu’ils voulaient, » explique-t-il. « Je m’inquiète pour la vie de ma famille. »
Le Cour pense que l’objectif de cette attaque pourrait être d’obliger la police haïtienne et la force spécialisée soutenue par l’ONU, chargée de combattre les gangs, à mobiliser davantage de ressources, déjà limitées.
« Ils n’ont pas assez d’hommes », déclare-t-il lors d’un entretien téléphonique. « Si on leur demande davantage de troupes, cela se fera au détriment d’autres secteurs. »
Ce raid pourrait aussi simplement servir de démonstration de force et de message adressé au gouvernement et à la police, à l’approche des élections générales prévues le 13 décembre, qui seront les premières depuis plus d’une décennie.
« C’est un message pour dire que quand les gangs décident d’attaquer, ils en ont la capacité et y parviennent », analyse Le Cour. « La réalité, c’est qu’ils veulent montrer qu’ils contrôlent la situation. »
Une escalade des violences à Kenscoff
La première attaque majeure contre Kenscoff remonte à janvier 2025, et depuis, la région montagneuse autour de la centre-ville a connu des incursions sporadiques des gangs.
Cependant, celle du dimanche dernier a été la plus meurtrière à ce jour. Selon le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti, connu sous le nom de BINUH, au moins cinq des victimes parmi les 47 tuées étaient des enfants.
Le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a condamné cette attaque mardi, soulignant que 22 victimes sont mortes dans une église où elles s’étaient réfugiées : « La violence incessante des gangs dans ces communautés et la perte de vies humaines soulignent l’état alarmant de la sécurité en Haïti », a-t-il déclaré.
Le maire de Kenscoff, Jean Massillon, a confié à l’Agence France-Presse, mardi, que les gangs ont incendié 25 maisons et ont tué deux employés du gouvernement, dont le cousin du maire, qui assurait sa sécurité personnelle.
« La barbarie de ce crime nous rappelle que nous devons continuer à œuvrer chaque jour avec plus de détermination pour ramener la paix dans la communauté », a-t-il déclaré. « Je reste optimiste quant aux efforts de l’État pour éradiquer définitivement les gangs de Kenscoff. »
Selon María Fernanda Arocha, chercheuse associée à l’organisation à but non lucratif Armed Conflict Location & Event Data, Kenscoff est particulièrement ciblée parce qu’elle permet aux gangs d’enfermer et de contrôler Pétion-Ville, un quartier huppé, ainsi que des voies de contournement cruciales entre la capitale et le sud du pays.
Entre janvier et août, avant cette dernière attaque, les opérations de sécurité avaient permis de réduire la violence dans la région de Kenscoff de 66 %, souligne-t-elle, ce qui témoigne d’un certain début de reprise.
Elle explique également que, malgré les efforts de la police pour reprendre le contrôle des quartiers centraux de Port-au-Prince, les groupes criminels cherchent à s’étendre en milieu rural, plus vulnérable en raison de la faiblesse des capacités de réaction de la police, tout en conservant des points stratégiques importants.
La population haïtienne réclame une protection policière accrue
Plusieurs survivants ont accusé le gouvernement de ne pas avoir suffisamment protégé la communauté avant l’attaque, mais la Police Nationale d’Haïti, elle, a rejeté ces accusations.
Le Cour souligne que si la police et les véhicules blindés étaient effectivement stationnés à Kenscoff avant l’attaque, cela soulève de sérieuses inquiétudes : « Vous laissez entrer les gangs alors même que vous aviez tout déployé ? »
La police haïtienne a publié un communiqué mardi, annonçant que Paraison a ordonné une enquête pour déterminer si cette attaque était due à une complicité ou à une négligence. Il a également ordonné l’envoi de dispositifs spécialisés supplémentaires dans la région, rappelant que « il est une obligation de protéger la population civile. »
Les gangs contrôlent environ 70 % de Port-au-Prince et de vastes portions des régions centrales du pays, ainsi que d’autres zones.
Selon les statistiques de l’ONU, la violence des gangs a forcé le déplacement de 1,5 million de personnes, un record, et a causé la mort de plus de 3 050 individus entre janvier et juin derniers.
Les Nations Unies ont également rapporté près de 800 cas de viols durant cette période, dont 87 % étaient des viols collectifs.
Au moins 81 personnes ont été enlevées, entre avril et juin, selon un nouveau rapport onusien.
« Ces chiffres ne représentent qu’une partie du total des kidnappings », explique le rapport. « Dans plusieurs cas, les proches des victimes n’ont pas signalé les enlèvements à la police, préférant négocier directement avec les ravisseurs pour obtenir une libération plus rapide, sans risquer des représailles. »
En tout, le nombre de kidnappings enregistre une hausse de plus de 40 % par rapport au trimestre précédent, témoignant de la gravité croissante de la crise sécuritaire en Haïti.