Artistes, designers et conteurs espèrent que leur vision pour Haïti perdurera au-delà de la Coupe du Monde

13 juillet 2026

Artistes, designers et conteurs espèrent que leur vision pour Haïti perdurera au-delà de la Coupe du Monde

Avant le coup d’envoi de la Coupe du Monde 2026, la sélection haïtienne attire l’attention internationale, notamment lorsque la FIFA a rejeté certains visuels jugés « politiques ». Cet épisode a surtout fait émerger une question essentielle : qui a le droit de raconter l’histoire d’Haïti ?

Une majorité de créateurs haïtiens — stylistes, artistes pluridisciplinaires, marketeurs ou autres conteurs — ont répliqué sans détour : c’est nous, bien sûr, qui devons porter cette voix.

« Comme chaque pays, Haïti connaît ses difficultés », confie Bacheler Jean Pierre, peintre haïtien. « Mais derrière cette réalité, se trouvent aussi la joie, l’espoir, l’art, la danse, la couleur, la liberté tout comme la fierté. »

Son tableau, représentant des joueurs haïtiens en pleine célébration, a ainsi été intégré à une collaboration avec Identity Boutik, une marque de vêtements et d’accessoires fondée par Jessica Vieux.

  • Versions of the Haiti 2026 World Cup Flag featuring the “Ashes to Glory” original painting by Bacheler Jean-Pierre and, in the last photo, Grenadier Frantzdy Pierrot with Jean Pierre. Photos courtesy of Jean-Pierre
  • Versions of the Haiti 2026 World Cup Flag featuring the “Ashes to Glory” original painting by Bacheler Jean-Pierre and, in the last photo, Grenadier Frantzdy Pierrot with Jean Pierre. Photos courtesy of Jean-Pierre
  • Versions of the Haiti 2026 World Cup Flag featuring the “Ashes to Glory” original painting by Bacheler Jean-Pierre and, in the last photo, Grenadier Frantzdy Pierrot with Jean Pierre. Photos courtesy of Jean-Pierre

« Le foulard symbolise parfaitement notre identité haïtienne », explique Jean Pierre. « Nous sommes bruyants, pleins d’énergie et vivants. »

En quelques jours, de nombreux artistes ont mobilisé leur talent pour exploiter cette visibilité accrue, créant des œuvres, des produits dérivés et autres objets qui mettent en valeur la beauté et l’histoire d’Haïti. Ces représentations, espèrent-ils, resteront longtemps dans la mémoire des publics mondiaux, y compris celle des Haïtiens eux-mêmes, bien après l’issue de la compétition.

Mettre en lumière la culture haïtienne

Parmi eux, l’artiste multidisciplinaire et cinéaste Jean-René Rinvil a utilisé son art pour concevoir des maillots inspirés de la Coupe du Monde, intégrant des symboles porteurs pour bien plus que le football.

« C’est une façon de montrer au monde qui nous sommes vraiment, et de continuer à raconter cette histoire longtemps après la fin du tournoi », explique-t-il.

Le maillot ‘Eske w pare’ (Es-tu prêt) de Jean-René Rinvil pour la Coupe du Monde
Le maillot ‘Eske w pare’ (Es-tu prêt) pour la Coupe du Monde, par Jean-René Rinvil

Pour Lyne Lucien, illustratrice ayant la double nationalité haïtienne-américaine, représenter Haïti dans l’art commence par la reconquête de la narration. Elle est l’artiste officielle pour la série mondiale de la FIFA World Cup 2026 de Fox Sports, ainsi que pour la couverture de Sports Illustrated consacrée à la compétition.

Son travail dépasse la simple représentation sportive. Elle entend s’éloigner du « storytelling misérabiliste » qui ne fait que réduire Haïti à ses souffrances, au lieu de valoriser ses richesses. Elle met surtout en avant des éléments emblématiques — danseurs traditionnels en karabela, tap-tap coloré, la Citadelle Laferrière, la statue de Jean-Jacques Dessalines, mais aussi les paysages luxuriants, les marchés et les moments quotidiens qui façonnent la vie haïtienne.

« Après le Mondial, mon travail offre une autre vision aux spectateurs — celle de la beauté, de la joie et de l’esprit d’appartenance », confie-t-elle. « Ils découvrent enfin qui nous sommes réellement. Nous ne sommes pas uniquement douleur ou souffrance. Nous sommes aussi amour, créativité, intelligence, ambition et audace. »

  • Couverture de la FIFA World Cup 2026 Haïti conçue par Lyne Lucien pour Fox Sports et Sports Illustrated et détails issus de ces œuvres. Courtoisie de Lyne Lucien
  • Couverture de la FIFA World Cup 2026 Haïti conçue par Lyne Lucien pour Fox Sports et Sports Illustrated et détails issus de ces œuvres. Courtoisie de Lyne Lucien
  • Couverture de la FIFA World Cup 2026 Haïti conçue par Lyne Lucien pour Fox Sports et Sports Illustrated et détails issus de ces œuvres. Courtoisie de Lyne Lucien

Rêver de nouvelles histoires

De leur côté, le club Eritaj, fondé par des Américains d’origine haïtienne souhaitant renforcer leur lien avec leur pays, utilise la mode pour raconter cette culture. Leur collection limitée SS26 Made To Be Kept Dossier 01 perpétue cette tradition : chaque pièce célèbre des moments clés, des symboles ou des valeurs qui ont forgé Haïti et son héritage.

Le « Eritaj Ball™ » par exemple, met à l’honneur 1804, année où Haïti est devenue la première République noire. Il est orné de six symboles sacrés liés au Vodou. Une autre pièce, le maillot « Eritaj Number 18 » évoque un fil conducteur dans l’histoire haïtienne : le 18 mai, la fête du drapeau haïtien, et le 18 novembre, jour de la Bataille de Vertières, ainsi que la seconde qualification du pays pour la Coupe du Monde.

  • Articles de la collection limitée de Club Eritaj, SS26 Made To Be Kept Dossier 01, courtesy of Club Eritaj
  • Articles de la collection limitée de Club Eritaj, SS26 Made To Be Kept Dossier 01, courtesy of Club Eritaj

Pour Naderson Saint-Pierre, artiste peintre, et Daveed Baptiste, designer de mode, la Coupe du Monde représentait une occasion claire de raconter l’histoire haïtienne à travers le vêtement.

Ce duo a confectionné un sac de voyage sur-mesure, intégré dans la collection masculines KidSuper Spring 2027 de Colm Dillane, qu’ils ont créé en seulement deux jours. Leur sac, orné d’images de vendeurs du marché, de paniers de fruits et de couleurs vives, ainsi que de figures inspirées du folk haïtien, évoque la vie quotidienne, le commerce et la résilience communautaire.

« Ce projet a été d’autant plus particulier qu’il m’a permis de collaborer avec d’autres artistes haïtiens engagés dans des démarches incroyables. C’est vraiment motivant », explique Baptiste.

  • Le sac de voyage de Naderson Saint-Pierre et Daveed Baptiste pour la collection KidSuper Spring 2027
  • Le sac de voyage de Naderson Saint-Pierre et Daveed Baptiste pour la collection KidSuper Spring 2027. Photos de Genesis Bonilla

Alors que la majorité des Haïtiens dans le monde soutenaient leur équipe nationale, Peterson Derelus, fondateur de People of Clothing, a décidé d’offrir une touche personnelle en créant une veste thématique pour la Coupe, qu’il a offerte aux joueurs haïtiens avant leur premier match. Avec des symboles liés à l’histoire révolutionnaire du pays — Nèg Mawon, la cocarde nationale, la figure du « Grenadier Alaso » et la fleur d’hibiscus — cette pièce symbolise la fierté et la résilience haïtienne.

« Je souhaite bâtir une plateforme qui met en avant l’identité, honore l’héritage et rassemble toutes les communautés par la mode et le sport », confie-t-il.

  • Les membres de l’équipe nationale de football d’Haïti portant la tenue Gade Vedette. Courtesy de Gandhi LaBelle

Pour Garvenchy Nicolas, fondateur de Vinshēk, chaque collection est une véritable archive de la mémoire culturelle, une leçon d’histoire haïtienne. Sa « Jersey Héritage Emmanuel ’Manno’ Sanon 1974-2026 » célèbre le légendaire attaquant haïtien ayant brillé lors de la Coupe du Monde 1974.

Plutôt que de suivre aveuglément les tendances, Nicolas voit chaque collection comme une opportunité d’explorer le passé et l’identité haïtienne. C’est le cas avec ses créations comme la gamme « Grenadier » qui rend hommage aux guerriers ayant porté haut la voix du pays, ou encore sa « Jersey Heritage Ayiti », réalisée en collaboration avec Tadia Toussaint.

  • La collection ‘1804 I’m so Haitian’ de Vinshēk.

« Par la recherche, la collaboration, mais aussi par l’utilisation d’éléments historiques et la narration soignée, j’introduis le public à des histoires qu’il n’aurait peut-être jamais rencontrées autrement », explique Nicolas.

Gandhi LaBelle, créateur de Gade Vedette, considère quant à lui que la mode doit avant tout donner visibilité, confiance et changer la façon dont Haïti est perçue. Né à New York de parents haïtiens originaires de Jacmel et Les Cayes, et ayant grandi en Pennsylvanie, LaBelle a lancé sa marque après avoir constaté un vide dans la représentation de Haïti à travers la mode.

Le nom Gade Vedette, qui signifie en créole « regarde cette étoile », incarne la philosophie de la marque : « Designe pour être vu ». Grâce à son expertise en communication et en marketing sur les réseaux sociaux, sa dernière collection a rapidement fait le buzz, transformant Gade Vedette en une entreprise à plein temps.

Pour LaBelle, sa marque est une façon de briser les stéréotypes et de célébrer le talent haïtien au-delà des célébrations ponctuelles comme la Fête du Drapeau ou la Coupe du Monde. 

« Je veux que les gens portent leur héritage tous les jours », affirme-t-il. « Les Haïtiens méritent d’être vus pour notre créativité, notre confiance et tout ce que nous apportons, pas seulement pour les headlines. »

Ce texte en dit long sur la détermination des artistes, des stylistes et des conteurs haïtiens à faire perdurer leur récit, à le faire résonner dans le monde entier, bien au-delà du simple événement sportif qu’est la Coupe du Monde.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.