Zakasòl accompagne les agriculteurs dans la Vallée-de-Jacmel en Haïti pour lutter contre les pénuries d’intrants et renforcer la formation agricole

21 août 2025

Zakasòl accompagne les agriculteurs dans la Vallée-de-Jacmel en Haïti pour lutter contre les pénuries d'intrants et renforcer la formation agricole

Histoire d’une entrepreneurial haitienne : de l’idée à la reconnaissance officielle

Tout a débuté avec un appel téléphonique désespéré. Au sein du Ministère du Commerce et de l’Industrie, Emmanuella Marc venait tout juste d’apprendre que le nom en créole qu’elle souhaitait utiliser pour sa nouvelle entreprise était déjà enregistré. Immédiatement, elle contacta son amie Magdala Louis, insistant pour ne pas quitter le bureau sans une autre proposition de nom. Quelques minutes plus tard, Louis la rappela pour lui suggérer : « Nomme ton entreprise Zakasòl. »

« Zakasòl est une fusion de deux mots : Zaka, qui évoque le travail acharné et la sagesse paysanne dans la culture Vodou, et sòl, qui signifie sol — la base de toute vie. »

Cette entreprise trouve ses racines dans la commune de La Vallée-de-Jacmel, située dans la région sud-est d’Haïti, à environ 93 kilomètres de Port-au-Prince, la capitale haïtienne.

Zakasòl, cette entreprise axée sur l’agriculture et la formation, a été conçue à partir d’une idée de Jesumène Ninger, agronome et cousin d’Emmanuella Marc. Pendant plusieurs années, Ninger rêvait d’établir une structure à La Vallée où les agriculteurs pourraient accéder à des engrais, des semences et bénéficier d’un encadrement adapté.

Depuis 2021, Zakasòl fournit aux exploitants agricoles des fertilisants, des outils et des semences, tout en produisant des produits transformés tels que des arachides, du maïs, de la farine de banane ou de manioc, de la poudre de gingembre et des aliments pour animaux. L’entreprise développe également un fertilisant naturel à partir de compostage.

« Un jour, nous avons entendu un agriculteur dire : “Je plante, mais je ne récolte jamais le fruit de mon travail.” Cette frustration nous a profondément touchés. Ce fut un tournant », explique Emmanuella Marc, cofondatrice de Zakasòl.

Emmanuella Marc, Co-fondatrice de Zakasòl

En 2021, cette démarche fut couronnée par une sélection parmi 20 lauréats à un concours national d’entrepreneuriat organisé par la Banque de la Républiquede Haïti (BRH), face à plus de 3 500 candidatures. Ce prix a permis de lancer concrètement le projet.

« Nous avons constaté que l’accès aux intrants agricoles était limité dans la communauté de La Vallée, que la transformation des produits était peu développée et que la jeunesse manquait d’outils et de perspectives dans l’entrepreneuriat agricole », indique Marc, également étudiante en droit. « Cette conviction nous a poussés à construire une structure qui ne se limite pas à la vente, mais qui forme, transforme et inspire. »

Un paquet de farine de maïs et un bidon d’Akasan, produits et emballés par l’entreprise agricole Zakasòl dans la Vallée de Jacmel. Photo : Zakasòl.

Reconnaissance officielle de l’État et ambitions nationales pour relancer l’agriculture en crise

Après quatre ans de formation de jeunes, de production d’engrais naturels et d’organisation de foires agricoles, Zakasòl a reçu en 2025 la reconnaissance officielle du gouvernement haïtien.

Elle a été désignée par le Ministère du Commerce et par le Programme d’Appui à l’Entrepreneuriat Féminin (PAEF) comme l’une des entreprises émergentes du pays. Cette distinction ouvre droit à un accompagnement technique, à des aides financières et à la délivrance d’un certificat attestant de son rôle dans le développement local.

« Il s’agit d’une reconnaissance de notre innovation agricole et de notre engagement social — et d’une occasion de repousser encore nos limites », confie Marc, née à Martissant, un quartier en proie à la violence, situé dans la zone sud-ouest du centre-ville de Port-au-Prince.

« Cette récompense est aussi un encouragement pour toute la jeunesse qui s’engage à changer les choses par des actions concrètes », ajoute-t-elle.

Ce honneur intervient dans un contexte critique. Le secteur agricole haïtien a connu un déclin sans précédent depuis six années consécutives. En 2024, il représentait 84,6 milliards de gourdes, soit environ 651 millions de dollars, en baisse de 5,6 % comparé à 2023, selon le dernier rapport de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI).

« Bien que l’agriculture contribue moins au Produit Intérieur Brut (PIB) qu’auparavant dans les années 1980, cette chute importante ces six dernières années commence à inquiéter fortement », souligne l’IHSI.

“Avec l’arrivée de Zakasòl dans la région, nous nous sentons enfin soulagés, car grâce à son magasin, nous trouvons tout ce dont nous avons besoin pour nos terres à proximité de chez nous.”

Fedna Janya, agricultrice

« Que l’on pratique une agriculture commerciale ou de subsistance, ce secteur emploie toujours la majorité de la population rurale, même si un virage générationnel vers d’autres activités hors agriculture est en cours », indique le rapport.

La Banque Mondiale estime que le secteur agricole représente 25 % du PIB et près de la moitié de l’emploi national, mais il souffre d’un manque flagrant de technologies, d’infrastructures et de formations. Selon le Fonds international de développement agricole (FIDA), d’importantes pertes post-récolte dues à un stockage inadéquat et à une transformation insuffisante contraignent Haïti à importer entre 50 et 85 % de ses aliments.

Un problème majeur est celui des engrais. En 2013, un sac de 45 kg coûtait 900 gourdes, soit environ 7 dollars. Début 2025, dans la Vallée-de-Jacmel, ce même sac se vendait à plus de 5000 gourdes, soit près de 38 dollars via des intermédiaires. Grâce à Zakasòl, les agriculteurs paient désormais environ 4000 gourdes, soit 30 dollars.

« Un jour, un agriculteur nous a dit : “Je plante, mais je ne peux jamais goûter le fruit de mon travail.” Cette frustration nous a profondément marqués », confie Marc. « Cela a été un déclic. Nous nous sommes dit : pourquoi ne pas aider ces personnes à donner plus de valeur à ce qu’elles produisent ? »

Emmanuella Marc pose avec un agriculteur de La Vallée-de-Jacmel devant le magasin de Zakasòl. Photo : Zakasòl.

De la lutte à l’organisation : la réponse des agriculteurs

Lancer Zakasòl n’a pas été chose facile. Emmanuella Marc a dû combiner ses études de droit avec le lancement d’une entreprise rurale dans un pays où le financement des jeunes est rare. Les cofondatrices ont rencontré du scepticisme, des contraintes financières et un manque d’équipements. Mais elles ont persévéré.

« Nous tenons bon et avançons petit à petit, car nous avons un rêve », déclare Marc. « Nous voulons que Zakasòl devienne une référence nationale en innovations agricoles, en entrepreneuriat et en éducation communautaire. »

Bien que basée à La Vallée-de-Jacmel, l’entreprise intervient aussi dans la région Sud-Est pour former les agriculteurs. Marc a grandi à Port-au-Prince, mais elle passait ses vacances d’enfance à La Vallée, où elle et Ninger ont tissé des liens solides avec la terre.

Actuellement, Zakasòl compte six membres dans son équipe et collaborateurs, qui produisent jusqu’à 20 sacs d’engrais naturel par mois, tout en s’approvisionnant également en engrais importés pour éviter les pénuries.

Pour de nombreux agriculteurs locaux, Zakasòl représente une bouffée d’oxygène.

« Avec l’arrivée de Zakasòl dans la région, nous respirons enfin », explique Fedna Janya Jean, 27 ans, mère d’un enfant. « Grâce à son magasin agricole, nous pouvons tout trouver à proximité de chez nous. Avant, il fallait parcourir la ville pour acheter des semences ou des outils. »

Kriseline Bazile, 56 ans, mère de sept enfants, partage cet avis. « Zakasòl nous fournit des outils, vend de la nourriture pour nos poules et nos porcs, et propose des jeunes plants. C’est une véritable ressource pour la région. »

Formation pour bâtir l’avenir

Au-delà de la vente d’intrants, Zakasòl mise aussi sur la formation. Chaque année, l’entreprise forme près de 80 jeunes en agriculture, entrepreneuriat et leadership, en plus de 60 agriculteurs locaux.

« Nous encourageons la production locale, le développement économique et la transparence des prix », indique Marc. « Notre objectif est de placer l’agriculture et l’entrepreneuriat des jeunes au cœur du développement communautaire. »

Une séance de formation dirigée par Emmanuella Marc, co-fondatrice de Zakasòl, axée sur l’entrepreneuriat agricole pour les jeunes intéressés par l’agriculture dans la Vallée-de-Jacmel, le 10 avril 2025. Photo : courtoisie de Marc.

Les agriculteurs comme Wilfrid Prévôt, 67 ans, disent que ces formations sont essentielles. « Elles nous ont permis de mieux comprendre le changement climatique et de protéger nos cultures », affirme-t-il.

Deuxième journée de formation pour les agriculteurs à La Vallée-de-Jacmel, dirigée par l’agronome Magloire Lundy, sur le changement climatique, le 24 septembre 2024. Photo : courtoisie de Marc.

« J’espère que Zakasòl pourra continuer à nous former, mais aussi fournir du matériel pour le labourage, car beaucoup d’entre nous ne peuvent plus travailler longues heures à la main », ajoute Bazile.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.