Répression des gangs et leurs répercussions sur les routes en Haïti
PORT-DE-PAIX, Haïti — La riposte des gangs après une opération sécuritaire menée à la fin du mois de septembre dans la région de Gros-Morne, dans l’Artibonite, a eu pour effet de perturber le trafic de marchandises et de carburant le long de la Route Nationale 5 (RN5). Cette situation a entraîné une augmentation des coûts de transport, ce qui se répercute sur les prix des biens dans le Nord-Ouest du pays. Commerçants et transporteurs appellent ainsi les autorités policières à prendre des mesures concrètes pour mettre fin à cette crise.
Une hostilité accrue des gangs face aux voyageurs et commerçants
« Depuis l’opération menée par la Force de Suppression des Gangs, les membres des gangs sont devenus beaucoup plus agressifs envers nous, les voyageurs et les commerçants qui empruntons la RN5 », explique Kerline Pierre, une ménagère de 29 ans originaire de Port-de-Paix.
« Il nous est désormais difficile de réapprovisionner nos magasins comme avant », confie-t-elle lors d’un entretien la semaine dernière. « Nous sommes obligés de vendre nos produits à des prix plus élevés pour couvrir les frais de transport, surtout que nous devons aussi payer des taxes aux points de contrôle renforcés et contrôlés par les gangs. »
Cette perturbation démontre à quel point les efforts visant à reprendre territoire face aux groupes armés peuvent avoir des conséquences bien au-delà du site mesmo de l’opération lorsque la stabilité sécuritaire ne perdure pas. La route de 70 kilomètres, essentielle pour transporter marchandises, carburant et passagers entre le département du Nord-Ouest et Gonaïves, capitale de l’Artibonite, connectée au sud via la RN1, est aujourd’hui considérée comme vulnérable.
En contrôlant l’accès à cet axe stratégique, les gangs ne mettent pas seulement en danger la circulation des voyageurs. Ils menacent aussi la chaîne d’approvisionnement qui permet aux entreprises de fonctionner et aux biens essentiels de parvenir aux consommateurs.
La situation dans la région de Gros-Morne illustre un problème plus large auquel fait face Haïti : la lutte contre les groupes armés qui contrôlent des territoires, restreignent la circulation et extorquent les passants et les commerçants. Même lorsque les opérations de sécurisation ciblent directement leurs infrastructures, les représailles peuvent impacter les résidents et perturber l’économie bien au-delà des zones de conflit.
Une opération militaire complexe et ses effets sur la chaîne d’approvisionnement
Le 28 septembre, une opération conjointe menée par la Police Nationale d’Haïti (PNH) et la Force de Suppression des Gangs (FSG), appuyée par la Mission des Nations Unies, a ciblé un point de péage présumé établi par Kokorat San Ras, un groupe armé opérant dans la région. Des affrontements auraient suivi, faisant au moins 14 morts, dont trois supposés membres de gangs, selon des sources locales.
« Depuis l’opération menée par la Force de Suppression des Gangs, leurs membres sont devenus beaucoup plus hostiles envers nous, les voyageurs et commerçants utilisant cette route », témoigne Kerline Pierre, commerçante à Port-de-Paix.
Kerline Pierre, commerçante à Port-de-Paix
Depuis cet incident, les membres présumés des gangs ont renforcé leur contrôle sur les véhicules transportant des marchandises, perturbant ainsi la livraison de produits le long de la RN5. Plusieurs commerçants rapportent que certains camions ont été bloqués, malgré le paiement des taxes exigées aux points de contrôle contrôlés par les gangs.
« Après l’intervention des forces de sécurité, la colère des gangsters était palpable », indique Fanel Jean, distributeur de détail âgé de 55 ans. « Ils ont bloqué nos camions de marchandises à leur point de péage illégal pour faire passer leur message de mécontentement. »
En conséquence, les transporteurs, distributeurs et entrepreneurs locaux doivent faire face à des retards qui peuvent durer plusieurs jours, causant une pénurie temporaire pour les détaillants et forçant certains à suspendre temporairement leur activité.
Wilmanie Fraïs, 35 ans, propriétaire du Kwen Lakay Bar Restaurant, fait partie de ces entrepreneurs affectés par la crise.
« Pendant plusieurs jours, nos expéditions ont été bloquées », raconte-t-il. « Mes chauffeurs et le personnel ne pouvaient plus traverser la zone contrôlée par les gangs. Face à cette situation, j’ai dû fermer provisoirement mon établissement en attendant que la situation s’améliore. »
Ces interruptions engendrent également une augmentation des coûts dans toute la chaîne logistique. Les commerçants doivent faire face à des retards, à des transporteurs plus coûteux, et à des paiements supplémentaires aux points de contrôle, coûts qu’ils répercutent inévitablement sur les prix des produits pour les consommateurs.
« Les fournisseurs qui revendent leurs produits à nos clients nous alertent déjà sur la hausse des prix suite aux perturbations causées par les attaques dans la région », témoigne Mélanie Gustave, une mère de quatre enfants âgée de 38 ans.
« En tant que petits détaillants, nous devons aussi augmenter nos prix, ce qui ne plaît pas aux consommateurs », ajoute-t-elle.
Jasmide Nordé, un vendeur, indique qu’un sac de 55 livres de riz, vendu auparavant à 3 500 gourdes (environ 26,92 dollars), coûte désormais 4 000 gourdes (environ 30,77 dollars). De même, un sac de 55 livres de haricots, initialement à 5 500 gourdes (42,31 dollars), coûte maintenant 6 250 gourdes (48,08 dollars). Quant à l’huile de cuisson, son prix a augmenté de 1 200 gourdes (9,23 dollars) à 1 500 gourdes (11,54 dollars) par gallon.
Les consommateurs ressentent directement cette hausse des prix dans leur quotidien, notamment pour l’alimentation et les boissons.
« Tous nos produits habituels deviennent plus chers, que ce soit les boissons, la nourriture ou tout autre article de première nécessité. Ça devient vraiment difficile pour nous de nourrir nos enfants », déplore Lorna Vilcin, mère de famille de 38 ans.
Des approvisionnements en carburant également sous pression
Les réserves de carburant sont aussi impactées, avec des camions en provenance de Port-au-Prince vers le Nord-Ouest qui resteront bloqués en route, retardant ainsi la distribution vers les stations-service et les commerces. La pénurie forcée pousse certains consommateurs à se rabattre sur le marché informel, où les prix sont bien plus élevés que ceux fixés par le gouvernement.
« Il est presque impossible de trouver du carburant dans les stations », explique Dinel Oscar, un chauffeur de 45 ans. « Nous sommes contraints d’acheter un gallon sur le marché informel à des prix pouvant atteindre 1 500 gourdes (environ 11,54 dollars), alors que le prix officiel est de 700 gourdes (environ 5,40 dollars). »
Des mesures pour fortifier la présence policière
Face à la détérioration de la situation sécuritaire, les autorités envisagent d’établir de façon permanente une base renforcée de la police et de la FSG près du centre-ville de Gros-Morne, selon le maire de la ville, Hubert Cénéac. Cette initiative vise à renforcer la sécurité et à maintenir l’opérationnalité face aux activités des gangs qui continuent d’impacter la population et le mouvement économique régional.
Le maire ajoute que les autorités ont également conseillé aux habitants vulnérables de quitter temporairement les zones rurales devenues des bastions du groupe Kokorat San Ras. Ce conseil souligne le danger auquel sont exposés ceux qui vivent dans ces régions où la présence armée est forte et où les groupes prennent soin de se protéger contre les descente policières.
Ces mesures interviennent alors que de nombreux acteurs économiques réclament avec insistance le rétablissement d’un passage sûr et permanent sur la RN5. La population, quant à elle, attend que des actions concrètes permettent de retrouver une tranquillité durable dans cette région ravagée par la violence.
« Les résidents et commerçants ont besoin plus qu’une simple réouverture temporaire », affirme l’entrepreneur Lony Jean. « Ils attendent des conditions qui permettent à la fois aux transporteurs et aux habitants de voyager sans craindre d’être attaqués, bloqués ou contraints de payer des taxes aux gangs. »
Jean insiste sur le fait que le gouvernement, avec la participation active des forces de sécurité, notamment la FSG, la PNH et l’armée haïtienne (FAd’H), doit intervenir de manière définitive pour rouvrir cette voie stratégique, afin d’assurer la reprise des activités économiques et la sécurité de tous.