Un panel accuse l’ex-Sénateur Jean-Charles Moïse d’avoir dirigé un réseau clandestin de civelles illégales

8 octobre 2026

Un panel accuse l'ex-Sénateur Jean-Charles Moïse d'avoir dirigé un réseau clandestin de civelles illégales

Un rapport de l’Organisation des Nations Unies reproche à l’ancien sénateur haïtien Jean-Charles Moïse d’avoir contrôlé illégalement le commerce lucratif des anguilles-glace et d’avoir dirigé un réseau d’exportation illicite s’étendant à travers la Caraïbe

Une organisation des Nations Unies a récemment accusé l’ex-senateur haïtien Jean-Charles Moïse d’avoir exercé une influence considérable sur le secteur extrêmement rentable des anguilles-glace en Haïti, en contrôlant une partie importante du commerce illégal lié à cette espèce. Selon un rapport publié en septembre à destination du Conseil de sécurité de l’ONU, il aurait dirigé un réseau d’exportation clandestine d’anguilles-glace, impliqué dans des opérations de contrebande plus vastes à l’échelle régionale dans les Caraïbes.

Ce rapport, publié mercredi par le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), indique que le réseau de Moïse influence directement la délivrance des permis d’exportation, la surveillance douanière et d’autres éléments essentiels de la chaîne logistique, allant de la capture jusqu’à la vente en grande surface ou dans des marchés internationaux.

Les experts ont expliqué que leurs conclusions reposent sur des enquêtes menées entre octobre 2025 et juillet 2026, comprenant des missions en Haïti, en République Dominicaine et à Miami. Le rapport couvre les investigations jusqu’au 10 juillet dernier.

« A travers ses activités, Moïse contribue à affaiblir l’économie haïtienne tout en facilitant l’essor des réseaux de criminalité organisée dans la région, » déclarent-ils.

Ces révélations confirment les soupçons déjà formulés antérieurement concernant le rôle de l’ancien sénateur dans les opérations de contrebande d’anguilles-glace.

En juin 2025, le Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC) avait publiquement accusé Moïse et plusieurs autres personnes d’avoir exercé une influence sur le secteur de la pêche aux anguilles, notamment en contrôlant les licences d’exportation. En juillet de la même année, RHAJAC avait même appelé les enquêteurs de l’ONU à publier une liste des « criminels impliqués dans le commerce des anguilles » en Haïti.

Un commerce lucratif mais mal régulé

Les anguilles-glace — jeunes anguilles américaines aussi appelées souvent « faons » ou « bébés anguilles » — représentent l’une des ressources naturelles les plus précieuses du pays. Le rapport de l’ONU indique qu’un kilogramme de cette marchandise peut atteindre entre 3 000 et 5 000 dollars sur le marché international, alors que les pêcheurs haïtiens ne gagnent en moyenne que entre 34 cents et 1,70 dollar par kilogramme, mettant en évidence l’énorme disparité entre la valeur de la ressource et la modeste rémunération des producteurs locaux.

Cette différence de revenus a permis à la pêche aux anguilles-glace de devenir une activité économique de plus en plus importante pour les communautés littorales. Toutefois, cette filière attire aussi de nombreux acteurs criminels et connections politiques peu scrupuleuses, qui profitent de la faiblesse des régulations pour s’enrichir illicitement.

Selon les données douanières rapportées par Ayibopost, Haïti a exporté plus de 173 500 tonnes d’anguilles pour une valeur d’environ 13 millions de dollars lors de la saison 2022-2023, soit une hausse de 45 % par rapport à l’année précédente, principalement vers des marchés asiatiques. Cependant, ces chiffres n’incluent pas les exports illicites réalisés par des trafiquants. Aucune vague de données officielles n’a été publiée après 2023.

La saison de pêche s’étend de septembre à mars. La Mission haïtienne pour la réglementation, la gestion des ressources naturelles et le développement rural (MARNDR) délivre chaque année des permis d’exportation, mais le secteur reste à la fois peu régulé, peu transparent et vulnérable à la corruption. De plus, Haïti ne fait pas partie de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), ce qui aggrave la faiblesse des contrôles et facilite le commerce illicite. La même source précise que l’absence de Parlement fonctionnel empêche également le pays d’adhérer officiellement à cette convention.

Ce secteur a aussi été mis en cause dans des affaires de corruption impliquant l’Association Nationale pour la Protection des Ressources Aquatiques (ANAPRA), une organisation regroupant des exportateurs agréés. Des enquêtes précédentes d’AyiboPost avaient révélé que le gouvernement haïtien délivrait très peu de licences d’exportation, celles-ci étant en grande majorité détenues par les membres d’ANAPRA. L’association a toujours nié toute implication dans des activités illicites.

La demande internationale d’anguilles américaines a connu une croissance exponentielle ces dernières années, notamment en Asie de l’Est. Des études publiées en 2022 ont montré que Hong Kong avait importé 100,6 tonnes d’anguilles vivantes en provenance de Haïti, positionnant ainsi le pays comme une source majeure de cette espèce qui entre notamment en Chine et au Japon.

Le rapport accuse Moïse de contrôle sur les permis, la douane, et d’un réseau s’étendant à l’extérieur d’Haïti

Selon le rapport, des sources ont confié aux enquêteurs que le réseau de Moïse participait à la sélection des fonctionnaires du ministère chargé de la délivrance des permis d’exportation d’anguilles-glace.

Les experts indiquent également que Moïse exerce une influence grande et étendue sur la filière, tant au sein du ministère que sur les responsables douaniers chargés de contrôler les exportations et assurer leur conformité.

Le rapport accuse également Moïse d’avoir exercé des pressions sur certains responsables douaniers pour faciliter la fraude fiscale. Ceux qui refusaient de se plier à ses exigences étaient transférés ou sanctionnés. Certains anciens collaborateurs, se voyant refuser leurs permis, seraient devenus à leur tour concurrents de Moïse sur le marché.

Les enquêteurs ont assuré que ces conclusions reposaient sur des témoignages confidentiels, des entretiens avec des responsables gouvernementaux, d’anciens exportateurs et d’autres personnes connaissant bien le secteur.

Moïse n’a pas répondu à notre demande de commentaire concernant les allégations portées contre lui par les experts de l’ONU.

Le rapport affirme que le réseau de Moïse dépasse les frontières d’Haïti pour s’étendre en République Dominicaine et dans d’autres pays de la région.

Au cours de la saison de pêche 2024-2025, les enquêteurs ont rencontré un ancien fournisseur d’anguilles-glace de Moïse, un propriétaire de bateau et un commerçant basé en République Dominicaine. D’après eux, le réseau a continué à faire sortir des anguilles de Haïti même après la suspension des vols entre Port-au-Prince et les États-Unis par la Federal Aviation Administration.

Selon le rapport, Moïse aurait mis en place un réseau dans le nord d’Haïti regroupant des responsables douaniers haïtiens et des propriétaires de bateaux dominicains. Ces embarcations seraient utilisées pour transporter les anguilles en contrebande à travers la frontière.

Le rapport accuse également le réseau de Moïse d’avoir obtenu et assemblé des anguilles provenant de fournisseurs illicites en Haïti ainsi que d’autres pays de la région, avant de les présenter comme origine entièrement haïtienne lors des exportations.

En juin 2026, des responsables douaniers d’un pays membre non nommé des Nations Unies ont confirmé avoir intercepté deux cargaisons d’anguilles vivantes sans papier à l’exportation entre octobre et décembre 2024. Ces envois, selon le rapport, étaient dépourvus des documents nécessaires, ce qui témoigne d’une opération de contrebande bien organisée.

L’enquête a indiqué que ces deux cas n’étaient que la partie visible d’un vaste réseau d’exportation d’anguilles lié à Moïse durant la saison 2024-2025.

Ce dossier, concernant la contrebande d’anguilles, constitue une branche de l’étude plus large menée par le panel sur les flux financiers illicites, le crime organisé et l’influence politique en Haïti.

À côté de Moïse, d’autres figures politiques sont aussi citées dans des affaires de corruption, de financement de gangs ou d’autres activités illicites. Le rapport souligne que la faiblesse institutionnelle du pays et ses capacités réglementaires limitées continuent de favoriser l’émergence de réseaux clandestins.

Pour une ressource qui peut valoir des milliers de dollars par kilogramme sur le marché international, tandis que les pêcheurs locaux gagnent à peine quelques euros, ces conclusions mettent en lumière la valeur économique de ces ressources naturelles pour Haïti, tout en soulignant les défis majeurs que rencontre le pays pour faire en sorte que ces richesses profitent réellement à l’État et aux communautés côtières.

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Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.