La criminalité en hausse : la prolifération d’armes entre la République dominicaine et Haiti
Port-au-Prince — Selon un rapport du Panel d’experts de l’ONU consacré à Haïti, près d’un million de munitions, précisément 908 001 cartouches, ont été déviées des arsenaux de la police de la République dominicaine en 2024. Une grande partie de ces munitions aurait été vendue dans les zones frontalières, finissant souvent dans les mains de gangs en Haïti, notamment ceux du groupe 400 Mawozo ou d’autres organisations opérant à Bel-Air.
Dans son rapport daté du 8 septembre, le panel indique que cette découverte fait suite à une enquête initiée après la saisie, en 2024, de plusieurs caisses contenant 5 000 cartouches de munitions de calibre 5.56 × 45 mm à Mirebalais. Les autorités dominicaines ont alors vérifié leurs stocks policiers et ont constaté que près d’un million de ces munitions avaient été détournées.
Ce rapport de 94 pages explique que, si les experts ne peuvent pas déterminer avec précision la quantité de munitions détournées qui a effectivement atteint Haïti, les autorités sécuritaires dominicaines ont indiqué que la majorité de ces réserves aurait emprunté la frontière, étant donné que certains groupes armés locaux utilisent fortement ces calibres spécifiques.
« Il est difficile d’évaluer avec exactitude la quantité de matériel qui est arrivé à Haïti », ont précisé les experts de l’ONU. « Toutefois, certains spécialistes de la sécurité en République dominicaine ont expliqué qu’étant donné le marché relativement limité pour ces calibres, la majorité du matériel aurait été probablement acheminé en Haïti, où ces calibres sont parmi ceux principalement utilisés par les gangs. »
Ces découvertes renforcent la thèse selon laquelle des munitions parviennent à des groupes armés haïtiens par plusieurs routes, notamment via le détournement de stocks des forces de sécurité dominicaines.
Liens entre les munitions saisies et l’équipement militaire dominicain
Lors d’inspections menées en février 2026, le Panel d’experts a examiné des munitions issues de saisies réalisées auprès de gangs en Haïti. Parmi ces balles, plusieurs arboraient la marque « ERD », pour Forces de la République dominicaine.
Les autorités dominicaines et colombiennes ont expliqué que ces munitions avaient été achetées en 2022 dans le cadre de deux contrats respectifs signés avec les Forces armées de la République dominicaine et le ministère de la Défense. La bonne pratique adoptée par l’armée dominicaine consiste à marquer ses munitions, ce qui facilite la gestion des stocks, la prévention du détournement, ainsi que leur traçabilité en cas de problème.
Les experts de l’ONU ont aussi évoqué un cas datant de décembre 2025 dans lequel un sous-officier de l’armée dominicaine a été arrêté à San Juan de la Maguana, en compagnie d’un citoyen haïtien, alors qu’il transportait 1 516 cartouches à moto.
Par ailleurs, lors de leur analyse d’une vidéo, les experts ont identifié le leader du gang 400 Mawozo, Wilson « Lanmo San Jou » Joseph, défilant avec de surplus de munitions de calibre .50. Des cartouches récupérées en 2026 dans le cadre de saisies correspondaient à des munitions fabriquées dans la République dominicaine dans les années 1950.
Le gouvernement dominicain a indiqué que ce surplus de munitions était en cours de destruction et qu’aucun détour n’avait été détecté à ce stade. Cependant, le rapport met en évidence que certains témoins ont signalé que ces munitions ont fini dans les mains de gangs haïtiens.
Les experts soulignent que la traçabilité précise de ces munitions reste floue, notamment parce que de nombreuses quantités, ayant été importées pour le marché civil américain, sont encore disponibles à la vente sur des sites de collectionneurs. Le rapport révèle que :
- Au moins 15 des 32 cartouches .50-calibre recensées ont été fabriquées en République dominicaine,
- Ce qui indique une origine potentielle en provenance de stocks militaires historiques.
兵>Les munitions de la police haïtienne, un autre canal de détournement
Le rapport indique aussi que les munitions provenant des arsenaux de la Police Nationale d’Haïti (PNH) ont été détournées et revendues à des groupes criminels liés à la coalition Viv Ansanm. Lors d’une inventaire, 336 cartouches de calibre 7.62 × 51 mm saisies dans le cadre d’opérations contre des gangs à Bel Air en 2026 présentaient un taux de détournement estimé à 70 %.
Les experts précisent que plusieurs officiers corrompus de la police, notamment certains impliqués dans le trafic d’armes, ont été arrêtés. Certaines de ces armes et munitions, initialement appartenant à la police ou à l’armée, ont été récupérées ou revendues par des policiers peu scrupuleux, parfois à des groupes d’autodéfense ou directement aux gangs.
Des armes de calibre 5.56 × 45 mm, importées par les Forces armées d’Haïti (FAD’H), ont également été retrouvées chez des gangs, ainsi que dans des groupes d’autodéfense. En mai 2026, le ministère de la Défense a confirmé que certains stocks d’armes et munitions avaient été transférés à la police, ce qui complique encore leur traçabilité.
Les experts soulignent que l’absence d’un système centralisé de gestion des armes et munitions saisies, souvent mal enregistré ou mal partagé entre les institutions, facilite le détournement et l’utilisation illégale de ces équipements.
Aucune déclaration officielle n’a été faite par les autorités dominicaines ou haïtiennes depuis la publication du rapport, le 6 octobre dernier.
Un commerce d’armements fortement rentable pour alimenter la violence
Le rapport de l’ONU confirme que la vente illicite d’armes et de munitions demeure une activité très lucrative dans la région, où la demande par les groupes armés est particulièrement forte à Port-au-Prince.
Voici quelques prix constatés sur le marché noir :
- Pistolets 9 mm : entre 2000 et 4000 €
- Fusils semi-automatiques de calibre 5.56 × 45 mm : entre 5000 et 8000 €
- Une cartouche de calibre 5.56 × 45 mm : environ 3 €
Le rapport cite aussi une enquête menée en juillet 2026 par les autorités jamaïcaines, révélant un trafic d’armes en échange de drogue entre groupes criminels en Jamaïque et acteurs haïtiens. Selon ces autorités, 51 armes appartenant à la Police Nationale d’Haïti ont été saisies en Jamaïque.
Ces révélations interviennent dans un contexte où la population de Port-au-Prince et des zones environnantes doit faire face à une intensification des attaques de gangs, certains affichant ouvertement leurs armes tout en multipliant les tueries contre la population civile. Les dernières statistiques de l’ONU font état de plus de 5 700 morts en Haïti en 2026, dont plus de 164 lors de massacres récents à Kenscoff, parmi lesquels de nombreux enfants.
Malgré de nombreuses opérations policières dans des quartiers comme Kenscoff, Gressier, Tabarre ou dans plusieurs villes de province telles que Mirebalais, la situation demeure critique. Selon l’ONU, plus de 85 % de la capitale est sous contrôle de groupes armés, ce qui témoigne d’un déclin du monopole de l’État sur la sécurité.