Projet de loi à New York : autoriser les résidents à poursuivre les agents de l’ICE et du CBP pour violations des droits civiques

16 février 2026

Projet de loi à New York : autoriser les résidents à poursuivre les agents de l’ICE et du CBP pour violations des droits civiques

Pourquoi est-il si difficile de faire rendre des comptes aux agents de l’ICE et de la CBP ?

Les agents fédéraux bénéficient d’une immunité, qualifiée parfois de quasi-immunité, contre toute procédure pénale ou civile initiée par les États. Leur niveau de protection juridique n’est pas le fruit du hasard.

« La tendance, depuis maintenant trente ans, est de renforcer la protection des forces de l’ordre, y compris pour les plus hauts responsables, comme le directeur du FBI ou le procureur général », explique un professeur spécialisé en droit de l’immigration et des droits humains dans une grande école de droit à New York.

L’histoire concernant la poursuite de ces agents fédéraux remonte à 1871, avec une loi qui permet à toute personne de poursuivre des responsables locaux ou d’État pour violation de leurs droits civils ou constitutionnels lorsqu’ils agissent « sous couleur de la loi ». Cette section du Code fédéral, sous le nom de 42 US Code 1983, est souvent appelée tout simplement « Section 1983 ».

Une version fédérale de ce droit a été créée un siècle plus tard. Elle est connue sous le nom de « réclamation » ou « claim » — son nom provient d’une décision phare de la Cour Suprême, l’affaire Bivens v. Six Unknown Named Agents. En 1965, des agents du Bureau fédéral de la narcotics sont entrés sans mandat dans la maison d’un résident de Brooklyn, Webster Bivens, ont fouillé et l’ont arrêté. Bivens a porté plainte, arguant que ses droitsProtégés par le Quatrième amendement avaient été violés, notamment contre les fouilles abusives ou déraisonnables. La Cour Suprême a statué en 1971 que, lorsque des agents fédéraux dépassent leurs pouvoirs en utilisant une force excessive ou inutile dans l’exercice de leurs fonctions, il existe une voie pour faire valoir ses droits.

Après cette décision, une période s’est ouverte, de 1971 à 1980, durant laquelle la Cour Suprême a permis aux individus de poursuivre directement des agents fédéraux pour violation de leurs droits constitutionnels. Mais cette tendance a changé à l’époque de Ronald Reagan, lorsque la majorité conservatrice a préféré limiter la possibilité de poursuites contre les fonctionnaires fédéraux. La séparation des pouvoirs a été mise en avant, la Cour considérant que c’était au Congrès de légiférer sur la manière dont ces recours doivent être exercés, plutôt qu’à la Cour Suprême. Après les attentats du 11 septembre, la priorité donnée à la sécurité nationale a encore renforcé cette tendance restrictive.

« Depuis cette époque, la Cour Suprême — y compris dans de nombreux cas liés à l’immigration — a considérablement réduit la possibilité d’engager des actions en justice », déclare Benson.

En pratique, la Cour a rendu au moins dix décisions consécutives depuis 1980 qui rendent quasi impossible toute plainte contre un agent fédéral. La portée de ces décisions a été interprétée de façon très restrictive pendant quarante ans, et une décision récente de 2022 a quasiment fermé toute possibilité de recours contre les agents de la frontière, en rejetant notamment des plaintes basées sur l’utilisation d’une force excessive ou le retentissement de représailles.

La promesse — et les limites — du droit commun en matière de responsabilité civile

Le droit commun en matière de responsabilité civile, comme les poursuites pour agression ou coups et blessures, pourrait représenter une autre voie pour ceux qui estiment avoir été lésés par les agents d’immigration. Mais il s’agit aussi d’un parcours semé d’embûches.

Une loi connue sous le nom de Westfall Act, adoptée par le Congrès pour contrer une décision de la Cour Suprême de 1988, limite la responsabilité des agents fédéraux en permettant au Ministère de la Justice américain de transformer une plainte individuelle en une action contre le gouvernement fédéral, selon la loi sur la responsabilité civile fédérale (FTCA). Concrètement, cela signifie que l’accusé personnellement peut être déchargé de toute responsabilité, si son action s’inscrivait dans le cadre de son emploi, et que la plainte peut continuer à être conduite sans lui.

En fin de compte, c’est une autre méthode pour le gouvernement d’éloigner sa responsabilité. Il n’est pas rare qu’une personne tente de poursuivre des agents de l’immigration sous cette loi — c’est ainsi qu’un ancien étudiant de Columbia, Mahmoud Khalil, a engagé une action contre l’administration Trump — mais l’efficacité de cette démarche est limitée. De plus, elle comporte des exigences procédurales complexes, qui conduisent souvent à l’abandon des poursuites avant même qu’elles ne débutent.

En résumé, Benson dépeint un tableau sombre : « Vous avez peut-être remarqué un schéma récurrent : l’affaire est tout simplement rejetée. »

Une voie potentielle pour faire rendre des comptes aux agents de l’ICE

Une législation souvent évoquée, appelée « converse-1983 » (du nom de l’article académique de 1987 du juriste américain Akhil Reed Amar), consiste à transposer la Section 1983 du droit fédéral au droit local. Concrètement, cela permettrait aux citoyens de poursuivre directement des agents fédéraux pour violation de leurs droits Constitutionnels.

Ce type de recours juridique, que certains États américains ont déjà adopté, manque encore de certitude quant à son avenir devant la justice contre les agents de l’immigration fédérale en France, notamment à cause de la complexité de certaines procédures. Mais cet outil pourrait offrir une nouvelle perspective pour les victimes d’abus, avec des versions déjà en place dans des États comme la Californie, le Maine, le Massachusetts et le New Jersey. Reste à voir comment il sera appliqué dans un contexte de contentieux avec l’État fédéral.

En tant qu’avocate spécialisée, Benson n’est pas totalement convaincue que la « converse-1983 » ait toutes les chances de réussir devant un tribunal. Toutefois, elle considère qu’il est important de faire passer cette loi, notamment parce qu’elle pourrait sensibiliser davantage les communautés et leur donner les moyens de documenter et de porter plainte devant les juridictions locales.

« Sur le plan politique, je pense qu’il est essentiel de se battre pour ces lois. Elles permettent d’éduquer nos législateurs et nos citoyens », indique-t-elle.

Elle ajoute que cette législation pourrait également élargir la palette d’avocats et de professionnels du droit susceptibles de se lancer dans ces affaires, au-delà des seuls défenseurs publics. Elle pourrait également inciter le Congrès à élaborer de nouvelles lois en matière de droits civiques.

À une échelle plus large, faire adopter cette loi envoie un message clair : celui que la Maison Blanche et le Congrès reconnaissent que les agents de l’immigration fédérale peuvent être tenus responsables en cas d’abus de pouvoir. Cela constitue également une forme de résistance à l’encontre des tactiques répressives très militarisées du gouvernement fédéral, selon leurs partisans.

« Cette initiative législative de notre Parlement affirme : “Ce n’est pas acceptable”. Nous avons besoin d’autres moyens pour agir. La police doit faire respecter la loi, oui, mais lorsqu’elle agit avec impunité, en recourant à la violence, en tirant sur des individus ou en leur faisant du mal, il faut la freiner », conclut Benson.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.