Une nouvelle enquête révèle l’étendue des opérations des gangs en Haïti à l’approche des premières élections depuis plus de dix ans
San Juan, Porto Rico — Un rapport publié ce mercredi apporte un éclairage inédit sur la façon dont les gangs en Haïti, souvent soutenus par des acteurs politiques et économiques, opèrent dans un pays qui se prépare à ses premières élections générales depuis plus d’une décennie.
Ce document de 94 pages a été rédigé entre octobre 2025 et juillet 2026 par des experts désignés par le Secrétaire général de l’ONU. Lors de leur séjour en Haïti, ils ont rencontré des dizaines de personnes, y compris des sources confidentielles dont les informations ont été corroborées par des sources indépendantes.
Les spécialistes ont mis en évidence l’existence de “fractures violentes” au sein d’une puissante alliance de gangs appelée Viv Ansanm. Créée en 2023, cette coalition a lancé en 2024 des attaques contre des infrastructures essentielles de l’État.
La fragmentation de cette alliance de gangs “expose les civils à une violence renouvelée, à des déplacements forcés et à des violences sexuelles dans des zones qui étaient auparavant stabilisées”, explique Romain Le Cour, directeur de l’Observatoire d’Haïti de l’Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée.
Il précise que, à l’approche des échéances électorales, les relations entre les chefs de gangs, les intermédiaires et les acteurs politiques ou économiques refont surface avec une nouvelle intensité.
“Chacun de ces leaders cherchera à négocier selon ses propres conditions, et non plus dans le cadre de Viv Ansanm, en fonction de ce qu’il peut offrir : territoire, accès aux électeurs, sécurité lors du scrutin, protection des actifs économiques, et récompenses après la victoire,” souligne-t-il.
Le rapport indique que, malgré deux missions de l’ONU visant à réduire la violence, ces groupes criminels restent étonnamment résilients. Il avertit que “tendre des coups aux chefs de gangs sans s’attaquer aux réseaux qui les soutiennent sera inévitablement insuffisant”.
Les auteurs du rapport soulignent que la puissance des gangs se maintient grâce au soutien de certains acteurs politiques, économiques et sécuritaires, qui profitent de leur influence. Ils mettent en garde contre des liens étroits entre certaines autorités locales et les gangs, dans le but de renforcer leur contrôle territorial et d’influencer le prochain scrutin.
Ils mentionnent notamment l’installation, fin mai dernier, d’une nouvelle commission municipale à Cité Soleil, un quartier de Port-au-Prince, où l’un des commissaires serait à la fois un membre actif d’un gang.
Le rapport dénonce des figures politiques de premier plan
Le document accuse notamment Alfrédo Junior Antoine, ancien député représentant Kenscoff, d’armer et d’appuyer des groupes de jeunes comme un outil politique au service de ses ambitions. Il lui reproche également d’être à l’origine de plusieurs kidnappings et d’un attentat survenu en 2025 à Kenscoff, qui a causé plus de 100 morts et de nombreux cas de viols. Kenscoff, autrefois une zone agricole paisible près de la capitale, a été profondément déstabilisée.
Le rapport affirme qu’Antoine fournit des armes, des munitions ainsi que des soutiens financiers à Viv Ansanm.
Ce dernier a toutefois nié, par courriel, toute implication dans ces accusations.
L’enquête pointe aussi du doigt l’ancien sénateur haïtien Nenel Cassy, accusé de contrôler un groupe criminel à Miragoâne et de soutenir des individus armés “pour faire avancer ses ambitions politiques et ses intérêts”.
En 2025, la Police nationale d’Haïti a lancé un mandat d’arrêt à son encontre, le décrivant comme “armé et dangereux”.
“Je suis pacifiste,” a-t-il affirmé au journal The Associated Press par téléphone mercredi.
Il a exhorté les experts à retirer son nom ainsi que les allégations du rapport, qualifiant ces dernières d’“erronées et infondées”.
Cassy affirme que le système judiciaire haïtien ne l’a jamais déclaré coupable de quoi que ce soit.
“On m’accuse d’entretenir des relations avec des groupes armés,” dit-il. “Rien n’a été prouvé.”
Il déclare ne pas avoir d’implication dans la vente ou l’achat d’armes, précisant ne pas disposer des fonds nécessaires pour ce genre d’activités, et qualifie ces accusations de persécution politique.
Cassy souhaite que des élections libres, honnêtes, démocratiques et inclusives soient organisées en Haïti. Il affirme, toutefois, qu’il ne prévoit pas, pour l’instant, de se présenter à la présidence ou au parlement.
Les préoccupations s’accroissent à l’approche des scrutins
Le rapport signale que la région de l’Artibonite, la deuxième plus grande circonscription électorale du pays, subit depuis mars une “montée sans précédent de violences coordonnées par des gangs”.
Les experts expliquent que cette détonation de violence est alimentée par l’usage “historique” de gangs par des figures politiques telles que l’ancien sénateur Youri Latortue ou l’ex-député Prophane Victor.
“Des sources ont mis en garde contre le fait que, à l’approche des élections, ces personnalités pourraient exploiter leurs liens avec les gangs pour mobiliser leur soutien, intimider leurs rivaux et destabiliser le pays. Elles craignent aussi que des groupes d’autodéfense liés à la politique locale soient utilisés comme outils d’intimidation,” indique le rapport.
Le document pointe également du doigt la lenteur dans la mise en œuvre des sanctions de l’ONU : l’un des comptes bancaires gelés pour le compte de Prophane Victor ne contient que 421 dollars. “Les faibles montants bloqués par les banques ne correspondent pas à la richesse que ces individus auraient accumulée,” souligne-t-il.
Il est également précisé qu’aucun des comptes des principaux chefs de gangs n’a été gelé dans la banque centrale d’Haïti, et que le seul montant immobilisé sur le compte de Dimitri Hérard, ex-directeur de la sécurité de la Présidence, s’élève à seulement 2,63 dollars. Hérard est suspecté du rôle qu’il aurait joué dans l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021.
Quelques avancées mineures à l’approche des élections
Le rapport dénonce aussi la complicité de certains policiers corrompus — notamment un connu sous le nom de “My Man” — qui auraient fourni des armes, des munitions et des renseignements aux gangs.
Un policier aurait notamment accueilli la petite amie d’un chef de gang à l’aéroport et vérifié la situation financière de certaines personnes avant de les faire kidnapper.
Malgré l’aide de certains agents, le rapport souligne la facilité avec laquelle les trafiquants font entrer des armes en Haïti, la plupart utilisant leur propre nom auprès des licencing fédéraux en matière d’armes à feu.
Les femmes et les enfants en première ligne face à la menace grandissante
Alors que la nation s’apprête à organiser des élections, les experts lancent une alerte sur une montée des violences sexuelles ainsi que sur le recrutement d’enfants par certains gangs.
Selon le rapport, des enfants sont attirés avec des promesses de gains pouvant atteindre 1 000 dollars ou même une moto. Ils reçoivent également entre 114 et 190 dollars toutes les deux semaines, en plus de nourriture, d’alcool et de drogues, et une prime de 500 dollars pour participer à “des opérations de combat importantes”.
Deux gangs disposent maintenant de cellules exclusivement composées de femmes, ont précisé les spécialistes.
Les experts indiquent aussi que les Haïtiens ont de plus en plus recours à des vigilantes pour leur protection. Bien que les autorités aient réussi à reprendre le contrôle de certains quartiers, “les avancées restent fragiles,” et les axes principaux restent sous le contrôle des gangs.
Ce contexte inquiétant souligne la difficulté à stabiliser le pays à l’approche d’élections essentielles pour l’avenir d’Haïti.