Les Haïtiens optent pour Starlink pour une connexion Internet sans fil, malgré des incertitudes

12 mars 2026

Les Haïtiens optent pour Starlink pour une connexion Internet sans fil, malgré des incertitudes

Une connexion internet nouvelle génération pour une femme d’Haïti

CAP-HAÏTIEN — Brunine Pointe-Jour, une informaticienne résidant à Port-Salut, a connu de nombreuses migraines il y a quelques années, en raison de ses inquiétudes quant à la possibilité de ne pas être embauchée par Energir à cause de sa connexion internet lente. Lors de ses rendez-vous virtuels, elle subissait fréquemment des coupures, ce qui compliquait considérablement la gestion de ses tâches lorsqu’elle était en période d’essai avec la compagnie d’énergie canadienne.

Face à sa frustration, Pointe-Jour s’est tournée vers Starlink, le service d’internet par satellite à très haute vitesse développé par Elon Musk. Sa université, l’École Supérieure d’Infotronique d’Haïti (ESIH), a acheté pour elle une antenne Starlink pour environ 500 dollars, après qu’elle ait expliqué en juillet 2023 ses difficultés professionnelles liées à une mauvaise connexion internet. Grâce à cette solution plus stable, elle a non seulement obtenu son premier poste en tant qu’informaticienne, mais continue également à travailler pour Energir deux ans plus tard.

Depuis son introduction sur le marché haïtien en 2023, Starlink s’est rapidement imposé comme la solution de référence pour une connexion fiable et performante, après plusieurs années de dépendance à Natcom, Digicel et autres fournisseurs locaux. Pourtant, dans un pays soumis à un chaos et une corruption endémiques, la présence de Starlink suscite l’inquiétude chez certains clients et observateurs du secteur. Des mauvaises pratiques telles que la contrebande d’antennes depuis la République Dominicaine, la surfacturation à hauteur de 400 dollars pour l’équipement, ou encore l’exploitation de l’absence de régulation officielle, alimentent les critiques et soulèvent des questions quant à la légalité et à la transparence de ses opérations.

Des spécialistes en télécommunications soulignent que cette situation met en évidence l’urgence de renforcer la législation régulant l’accès à Internet et de faire preuve de plus de transparence dans le fonctionnement du marché.

Une réglementation Internet inadéquate en Haïti

En Haïti, le secteur des télécommunications est principalement encadré par le Conseil National des Télécommunications (CONATEL), une agence qui opère selon un cadre juridique datant des années 1969 et 1977. Ce texte, désormais en décalage avec les réalités modernes, privilégie encore majoritairement les intérêts de l’État et des sociétés publiques comme Natcom (anciennement Teleco). Depuis 1987, divers efforts ont été menés pour moderniser la réglementation, mais le processus reste lent. Si CONATEL délivre des licences et contrôle la conformité des opérateurs, le cadre légal peine à suivre le rythme de l’évolution numérique, ce qui entrave la mise en place d’un environnement compétitif et transparent.

Un résident du Cap-Haïtien, Jeremie Joseph, âgé de 24 ans, dont la famille possède une antenne Starlink, explique que « tout à Haïti est en désordre parce que l’État est faible ».

Il ajoute : « [Musk] est arrivé chez nous dans un contexte où tout est incontrôlé, il n’y a pas de réglementations, rien du tout. Il doit faire ses affaires, mais il se trouve lui aussi dans l’incertitude. Ce n’est pas de sa faute, c’est celle de l’État. »

Une arrivée opaque

Starlink a commencé à opérer en Haïti en mars 2023, avec l’autorisation de CONATEL. Toutefois, le nombre exact d’utilisateurs dans le pays demeure inconnu. Selon les premières estimations de 2025, Haïti compterait environ 4,65 millions d’internautes, d’après Data Reportal.

Le déploiement de Starlink a bouleversé le paysage internet haïtien, affichant une vitesse médiane de 41,73 Mbps lors du dernier trimestre 2023, contre seulement 10,66 Mbps en 2022, avant l’arrivée de l’entreprise, selon Ookla. En plus de sa rapidité, la connexion demeure fiable, ayant connu un seul incident majeur lors d’une panne mondiale en juillet 2023, impactant principalement la société pendant 2h30 en raison d’un dysfonctionnement logiciel interne.

Four Starlink dishes from just three rooftops next to each other in downtown Cap-Haïtien in July 2025. Photo by Onz Chéry/ The Haitian Times

Une des raisons pour lesquelles la population soupçonne Starlink de fonctionner de manière suspecte, c’est que la société opère via un contrat avec un autre fournisseur local, Access Haiti, une entreprise privée de télécommunications basée à Pétion-ville. Les détails de ce partenariat restent confidentiels et ne sont pas publics à ce jour.

Il convient de signaler que Haïti ne fait pas figure d’exception : Starlink n’a pas non plus de contrat officiel en République Dominicaine, même si elle dispose d’une licence pour opérer, elle aussi, qui n’est pas accessible au public. Par ailleurs, dans certains pays comme le Nigeria, la société collabore directement avec le gouvernement, mais ces accords ne sont pas dévoilés.

Activités clandestines, coûts élevés et installateurs peu scrupuleux

Installer un service Starlink implique parfois de recourir à des pratiques douteuses, voire criminelles, selon les témoignages recueillis auprès des utilisateurs.

Une pratique courante concerne la contrebande des antennes depuis la République Dominicaine. En octobre 2023, par exemple, des soldats dominicains du corps de sécurité frontalière (CESFRONT) ont intercepté 54 antennes Starlink au poste frontière d’Haiti-RD, en plus d’autres produits de contrebande, rapportent des sources à IciHaïti.

De plus, la vente d’antennes se fait souvent sans aucune réglementation ni contrôle officiel. Des centaines de vendeurs proposent ces antennes rectangulaires de 20 pouces, vendues à des prix variant de 500 à 800 dollars, alors qu’elles coûtent en boutique seulement 389 dollars.

Quant à l’installation, certains techniciens facturent 150 dollars pour une opération aussi simple que de brancher l’antenne en face du ciel à un mur ou sur un toit.

Malgré ces nombreux problèmes, nombreux sont ceux qui considèrent Starlink comme une ressource essentielle en Haïti — surtout dans un contexte où le pays en a vraiment besoin. Les informaticiens, en particulier, affirment qu’ils ont pu travailler pour des structures à l’étranger grâce à la fiabilité que leur procure cette technologie.

« Haïti a besoin de Starlink aujourd’hui, surtout parce que beaucoup de gens travaillent en ligne et qu’il est impossible de faire autrement sans cette connexion », explique Jeremie Joseph. « Aucune autre compagnie ne propose de services adaptés. La seule chose qui pourrait freiner la domination de Starlink ici, c’est le coût de son matériel. »

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.