Port-au-Prince : Un changement de gouvernance symbolique mais peu concret
Jeudi 7 août 2025, la capitale haïtienne a connu une nouvelle étape de sa transition politique, avec l’élection de Laurent Saint-Cyr comme quatrième leader du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) en seulement un peu plus d’un an et demi. La cérémonie d’intronisation, qui s’est déroulée à la Villa d’Accueil, a été marquée par une forte charge symbolique, mais aussi par un sentiment de continuité et de stagnation. La passation de pouvoir s’inscrit dans un contexte où beaucoup d’Haitiens voient cette transition comme de plus en plus hasardeuse, voire à l’arrêt.
Le nouveau président du CPT prend ses fonctions à un moment où Haïti est plongé dans une série de crises qui se superposent. Selon les chiffres des Nations Unies, plus de 90 % de la capitale est désormais sous le contrôle de gangs armés, qui ne cessent de faire régner la terreur, en multipliant les actes de violence. Depuis le début de cette période trouble, plus de 8 700 personnes ont été tuées, 1,3 million de déplacés ont été recensés, et plus de 5 millions d’habitants sont confrontés à une insécurité alimentaire aiguë. Dans ce climat, organiser des élections semble quasiment impossible, l’économie s’effondre doucement mais sûrement, et la crise humanitaire empire de jour en jour.
Selon le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), entre juin 2024 et juin 2025, au moins 33 policiers ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions, illustrant l’escalade de la violence contre les forces de l’ordre.
Si la nouvelle figure du CPT a promis de restaurer la sécurité, d’organiser un référendum constitutionnel controversé et de préparer l’organisation d’élections, force est de constater que ses prédécesseurs aussi avaient formulé les mêmes engagements. Aujourd’hui, la question se pose : ces promesses seront-elles tenues ? Ont-elles réellement marqué un tournant ? Beaucoup doutent que cette nouvelle administration saura s’éloigner des dynamiques de ses prédécesseurs, notamment celles où les neuf membres du Conseil présidentiel se retrouvaient paralysés par des luttes de pouvoir internes et un manque d’initiative concrète.
« La situation est chaotique. Ce n’est plus le moment des discours fiers ou des belles déclarations, mais celui d’agir, car trop de sang a été versé et trop de temps a été perdu », a déclaré Laurent Saint-Cyr. « Nous devons nous rassembler pour obtenir d’autres résultats, ceux que le peuple attend. »
Administrateur d’origine aisée et ancien président de la Chambre de commerce haïtiano-canadienne, Laurent Saint-Cyr bénéficie du soutien du secteur privé. Son mandat, qui durera sept mois, dépasse celui de ses trois prédécesseurs, dont la gestion fut marquée par des ambitions élevées sans réels résultats tangibles. La durée de son mandat constitue donc une rare exception dans un contexte où les gouvernements et administrations se succédaient sans changements significatifs.
« La situation est chaotique. Ce n’est plus le moment des discours fiers ou des belles déclarations, mais celui d’agir, car trop de sang a été versé et trop de temps a été perdu. Nous devons nous rassembler pour obtenir les résultats que le peuple attend. »
Laurent Saint-Cyr, nouveau président du CPT
Les échecs successifs de ses prédécesseurs
Les anciens présidents du CPT—Edgard Leblanc Fils, Leslie Voltaire et Fritz Alphonse Jean—n’ont pas réussi à endiguer la dégradation de la sécurité. La mainmise des gangs s’est étendue, la dégradation des services publics s’est accélérée et de nombreux projets majeurs ont été bloqués. Par exemple, Fritz Alphonse Jean avait annoncé un « budget de guerre » qui n’a jamais été publié, et les fonds destinés à la police n’ont pas été débloqués.
Malgré l’accord du 3 avril, qui listait comme priorités la sécurité, la réforme constitutionnelle et la tenue d’élections, peu de progrès mesurables ont été réalisés par le Conseil. La majorité des quartiers et des villes reste sous le contrôle des gangs, et aucun processus crédible de dialogue national ou de justice transitionnelle n’a pu véritablement s’installer.
Dans ses déclarations, Laurent Saint-Cyr a rappelé la mission fondamentale du Conseil : restaurer l’ordre constitutionnel, réconcilier l’État et la peuple, et défendre les intérêts d’Haïti. Il a insisté sur l’importance d’éliminer les gangs et de redonner espoir aux habitants, nombreux à rester dans le pays malgré l’instabilité.

Parmi les grands obstacles : la crédibilité et l’inefficacité du CPT
La crédibilité du Conseil est de plus en plus fragilisée, en raison de divers scandales et aussi par ses lenteurs à agir. De plus, cette instance de gouvernance coûte énormément à l’État, tout en étant peu efficace. Plusieurs membres, notamment Emmanuel Vertilaire, Louis Gérald Gilles et Smith Augustin, ont été soupçonnés d’accusations de corruption.
Selon un rapport du RNDDH, chacun des neuf membres du Conseil coûte à l’État environ 924 000 dollars par an, soit un total supérieur à 8,3 millions d’euros. Cela revient à environ 77 000 dollars par mois pour chaque membre, une somme colossale dans un pays où le salaire mensuel moyen dans le secteur formel oscille entre 150 et 200 dollars. Cette situation alimente le ressentiment de la population, mécontente de voir des dirigeants coûteux fonctionner dans un contexte de grande précarité.
Le CPT a été instauré suite à la démission du Premier ministre Ariel Henry en mars 2024, sous forte pression des acteurs haïtiens comme internationaux, tels que la CARICOM et les États-Unis. Son objectif initial était de créer un compromis permettant de restaurer la démocratie. Cependant, il n’a finalement conduit qu’à une aggravation de l’insécurité, à un effondrement économique accru et à une paralysie des institutions.
De plus en plus, les nombreux groupes qui avaient soutenu sa création – dont leurs représentants participaient directement à sa mise en place – remettent en cause sa légitimité. Parmi eux, le parti politique Fanmi Lavalas, l’Accord Montana, ou encore le mouvement Historial, RED et EDE, estiment que le Conseil a échoué à établir une véritable crédibilité et à atteindre ses objectifs.
« Le CPT s’est enfermé dans des pratiques opaques, ignorant la souffrance du peuple », commentent les leaders de l’Accord Montana. « Ses membres ont façonné leur pouvoir en fonction d’alliances politiques et d’intérêts personnels, au détriment de la sécurité nationale et de la reconstruction démocratique. »
Pour Joël Édouard Vorbe, proche du mouvement Fanmi Lavalas, « l’échec du Conseil est aujourd’hui largement reconnu. En tant que responsables politiques, si nous devions choisir entre l’insécurité et la démission, la majorité opterait pour la démission. »
Au sein même du Conseil, la tension augmente. L’ancien président Fritz Jean a notamment accusé Laurent Saint-Cyr et le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé d’avoir permis une prise de contrôle privée du pouvoir exécutif. Lors d’un entretien devenu vite polémique, le 5 août, il a affirmé que le secteur privé jouait un rôle clé dans alimenter la violence des gangs et le trafic illicite.
De leur côté, plusieurs responsables du secteur privé, comme l’économiste Kesner « Roro » Pharel ou l’activiste Pierre Antoine Louis, ont défendu avec vigueur Laurent Saint-Cyr. Ils ont reproché à Fritz Jean de nourrir une rancune personnelle et ont expliqué que fermer la porte aux acteurs économiques dans la politique serait non seulement irréaliste mais également contre-productif.
« Il est agressif, parce qu’il a lancé une attaque vigoureuse contre le secteur privé haïtien », a déclaré Pharel. « Et, comme le prédit Fritz Jean, la présidence de Saint-Cyr sera difficile, car Haïti pourrait connaître jusqu’à huit années de récession économique. »
Face à ce paysage fracturé et difficile, Laurent Saint-Cyr arrive avec un mandat lourd mais un temps très limité pour réussir. Reste à voir s’il pourra obtenir des résultats concrets en matière de sécurité, d’élections et de légitimité, là où ses prédécesseurs n’ont finalement réussi qu’à promettre, sans vraiment réaliser. Ce qui est certain, c’est que la transition haïtienne semble avoir épuisé ses ressources, ses justifications et ses excuses.