Les États-Unis mettent en garde contre toute tentative de changement du gouvernement en Haïti
Les États-Unis ont lancé un avertissement clair à l’attention du Conseil présidentiel transitoire haïtien (CPT), lui intimant de ne pas tenter de modifier la configuration actuelle du gouvernement. Selon Washington, toute initiative visant à démettre le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé serait considérée comme nulle et non avenue. Parallèlement, les responsables des Nations unies ont aussi encouragé les dirigeants haïtiens à faire preuve de consensus, à préserver la continuité institutionnelle et à se concentrer sur la tenue des futures élections.
Dans une déclaration publiée mercredi soir sur la page Facebook de l’ambassade des États-Unis en Haïti, les représentants américains ont souligné que toute tentative de changement de gouvernement risquerait d’affaiblir la sécurité dans le pays. Ils ont aussi insisté sur le fait que de telles démarches pourraient profiter aux groupes armés qui contrôlent une grande partie du territoire en cette phase critique où la mission du Conseil doit arriver à son terme.
« Les États-Unis considèrent que toute personne soutenant une telle démarche de perturbation, en faveur des gangs, agirait contre leurs intérêts, ceux de la région ainsi que ceux du peuple haïtien, et ils agiront en conséquence » peut-on lire dans leur communiqué du 21 janvier.
Ce Conseil, composé de neuf membres, a été mis en place en 2024, dans le cadre d’une transition appuyée par les États-Unis et la Communauté caribéenne (CARICOM). Cette initiative est née du chaos qui a suivi l’effondrement de l’autorité d’État, exacerbée par la montée en puissance des gangs et l’assassinat du président Jovenel Moïse survenu en 2021. Le mandat du Conseil doit prendre fin le 7 février.
Au cours des dernières semaines, les tensions politiques ont fortement augmenté tant au sein du Conseil qu’au sein de l’éclatement de la classe politique haïtienne. Des rumeurs ont circulé sur les réseaux sociaux et dans certains cercles politiques, suggérant que certains membres du CPT cherchent à démettre Fils-Aimé avant la fin du processus transitionnel, l’accusant de vouloir s’accrocher au pouvoir.
Une transition fragile et des négociations en cours
Le Conseil a récemment tenu deux journées de réunions à huis clos en vue de s’accorder sur la gouvernance après le 7 février. Cependant, aucun communiqué officiel ni résultat concret n’a été divulgué à ce jour. Plusieurs acteurs majeurs du paysage politique haïtien ont refusé de participer à ces échanges, suscitant des doutes quant à la capacité du Conseil à maintenir l’unité jusqu’à l’expiration de son mandat.
L’avertissement de Washington mercredi souligne l’implication croissante des États-Unis dans la gestion de cette crise politique prolongée à Haïti. Les responsables américains ont rappelé que les membres du CPT n’ont pas été élus et que leur mandat est de nature temporaire. Ils ont aussi insisté sur le fait que toutes leurs actions doivent viser à préserver « un niveau minimal de sécurité et de stabilité » dans le pays.
Le communiqué met en garde contre toute tentative de déstabilisation du gouvernement actuel, précisant qu’une telle démarche pourrait entraîner de nouvelles crises. À ce stade, le pays doit faire face à un contrôle accru des gangs sur de vastes territoires à Port-au-Prince et ses routes principales, ce qui affaiblit encore davantage l’État et complique la coopération internationale en matière de sécurité.
Une pression croissante sur le Conseil présidentiel transitoire
Ce dernier avertissement s’inscrit dans une série de rappels publics et de pressions exercées par Washington sur les autorités transitoires haïtiennes.
Déjà en septembre 2025, le chargé d’affaires américain Henry Wooster avait averti les membres du CPT ainsi que le Premier ministre que leur position n’était pas définitive. Il avait dénoncé ce qu’il qualifiait de tentatives pour exploiter l’insécurité et un processus de réforme constitutionnelle au point mort pour justifier un report des élections. Il avait aussi mis en évidence l’érosion des institutions étatiques due à l’inaction prolongée et à la lutte de pouvoir interne, soulignant que cette situation ne pouvait perdurer.
En novembre 2025, le membre du CPT Fritz Alphonse Jean a été sanctionné par les États-Unis pour des soupçons de collusion avec des groupes armés. Jean a nié ces accusations, exigeant des preuves, et a publié par la suite des messages évoquant des menaces de sanctions de la part d’officiels américains, en lien avec son opposition à Fils-Aimé.
Puis en décembre 2025, Henry Wooster a été encore plus clair, avertissant la classe politique et économique contre toute tentative de déstabilisation de la transition ou de maintien au pouvoir au-delà du 7 février. Il a évoqué la possibilité de sanctions ciblées et réaffirmé le soutien américain à l’organisation d’élections en 2026, prévues initialement pour le 30 août, pour permettre aux Haïtiens de choisir leurs nouveaux dirigeants.
« Les États-Unis continueront à tenir responsables ceux qui, par intérêt personnel, cherchent à déstabiliser le pays ou à s’accrocher au pouvoir, » a-t-il affirmé.
Les divisions au sein du Conseil présidentiel transitoire dévoilées
Le débat autour de la possible démission de Fils-Aimé a mis en lumière de profondes divisions internes au sein du CPT, où plusieurs tentatives pour évincer le Premier ministre ont jusqu’ici échoué.
Dans des correspondances internes récemment relayées entre membres du Conseil, le président Laurent Saint-Cyr a mis en garde contre le risque de déstabiliser davantage la transition en forçant le départ du Premier ministre sans un large consensus politique. Par ailleurs, Frisnel Joseph, autre membre du CPT, a publié un commentaire public sur les réseaux sociaux pour indiquer qu’il n’était pas favorable à la destitution de Fils-Aimé, estimant plutôt que le Conseil devrait se concentrer sur la conclusion de la transition selon le calendrier prévu, et rendre le pouvoir au peuple haïtien après le 7 février.
De leur côté, Jean a exprimé sa frustration face à l’insécurité persistante et au manque d’avancée dans la tenue des élections. Cependant, pour Washington, ces divergences illustrent surtout la paralysie interne du Conseil et ses limites d’action face à l’ingérence extérieure, notamment celle des gouvernements étrangers qui jouent un rôle déterminant dans la trajectoire politique d’Haïti.
Ce compromis fragilisé reflète aussi la lutte de pouvoir constante au sein du Conseil, marqué par la difficulté à trouver une unité face à des enjeux cruciaux pour l’avenir du pays.
Une crise qui s’aggrave face à la violence des gangs
Par ailleurs, Haïti continue de faire face à une crise sécuritaire et humanitaire d’une ampleur sans précédent. Les groupes armés poursuivent leur expansion, paralysant les institutions de l’État et provoquant des déplacements massifs. Plus de 1,4 million de personnes ont été forcées de quitter leur domicile, et quelque 6,4 millions d’individus auraient besoin d’aide humanitaire.
Depuis 2022, la violence liée aux gangs aurait causé la mort de plus de 16 000 personnes selon des estimations internationales.
Lors d’une session au Conseil de sécurité des Nations unies le 21 janvier, le représentant spécial des Nations unies, Carlos Ruiz Massieu, a indiqué que les homicides intentionnels ont augmenté de près de 20 % en 2025 par rapport à l’année précédente, en dépit de quelques maigres progrès sécuritaires. Il a appelé les leaders haïtiens à réduire la fragmentation politique, à mettre de côté leurs différends, et à concentrer leurs efforts sur la continuité des institutions et la tenue des élections.
« Il est impératif que les acteurs nationaux s’emploient à contenir la fragmentation politique, à faire abstraction de leurs divergences, à assurer la continuité des institutions et à organiser des scrutins, » a souligné Massieu. « Le pays ne peut plus se permettre de longues luttes internes. »
La situation demeure critique en Haïti, où la violence des gangs ne cesse de s’étendre, fragilisant davantage un État déjà vulnérable, tout en complexifiant la mission des forces internationales et des partenaires internationaux mobilisés pour venir à bout de cette crise.