Lorsque Emmanuel Damas est arrivé à Boston au début de l’année 2024, cela devait marquer le début d’une nouvelle vie.
Ce père haïtien âgé de 56 ans était venu aux États-Unis dans le cadre du programme de libération humanitaire, un dispositif créé pour aider les Haïtiens fuyant la violence et l’instabilité dans leur pays. Ses frères, qui avaient consacré plusieurs années à construire une entreprise de transport dans le Massachusetts, espéraient qu’il rejoindrait la famille pour enfin atteindre la stabilité qu’il avait tant cherchée en Haïti.
Mais, à leur grand désespoir, moins d’un an plus tard, Damas a perdu la vie après avoir été hospitalisé alors qu’il était placé en garde à vue par les autorités fédérales de l’immigration — une tragédie que sa famille affirme avoir débuté suite à un appel de quartier de routine qui a dégénéré en une série d’événements qu’ils n’auraient jamais pu prévoir.
« Ça a commencé par quelque chose de simple, » raconte son frère, Presner Nelson, qui vit dans la région de Boston. « Et ça s’est terminé par la perte de la vie de mon frère. »
Une petite réunion de famille longtemps attendue
Damas a grandi à Les Cayes, dans le sud d’Haïti, avec ses deux jeunes frères jumeaux et leur mère.
Alors que Nelson et son frère Presley ont fini par émigrer aux États-Unis pour construire une nouvelle vie, Damas est resté en Haïti, où les opportunités d’emploi étaient rares.
Avec le temps, les frères ont créé une entreprise de transport dans le Massachusetts, démarrée avec un seul véhicule et devenue un peu plus tard une société de taille moyenne, comportant plusieurs dizaines de véhicules assurant le transport scolaire et médical.
Lorsque le programme de libération humanitaire a permis aux Haïtiens d’entrer dans le pays légalement, la famille a fait la demande pour que Damas puisse également en bénéficier.
C’est ainsi qu’il a atterri à l’aéroport Logan de Boston, le 19 février 2024.
Pour la première fois depuis plusieurs années, l’ensemble de la famille s’est retrouvé réunie.
« C’était un grand moment pour nous, » confie Nelson. « Pendant très longtemps, nous n’avions jamais été tous ensemble au même endroit. »
Damas a rapidement commencé à aider dans l’entreprise familiale pendant que ses papiers étaient en cours de traitement.
Il était désireux de travailler, ajoute Nelson, qui raconte que son frère lui disait souvent qu’il accepterait toute opportunité d’emploi.
« Il me disait : ‘Frère, trouve-moi un boulot. Je ferai n’importe quoi,’ » raconte Nelson.
Comme beaucoup d’immigrants arrivant tard dans la vie, Damas nourrissait des rêves simples.
« Il voulait visiter New York, » explique Nelson. « Et il m’a dit un jour qu’il voulait travailler dur pour s’offrir une BMW. »
Un appel de routine à la police qui change tout
La vie de Damas aux États-Unis a brusquement basculé en septembre 2024.
Selon Nelson, tout a commencé lorsqu’un voisin a remarqué un enfant jouant sur le trottoir et a appelé la police.
À ce moment-là, Damas était chez lui. Lorsqu’ils sont arrivés, il est sorti et a tenté de discipliner l’enfant en le giflant devant les policiers — une réaction que Nelson explique comme étant plus liée à des différences culturelles dans la manière de sanctionner qu’à un acte de maltraitance.
« C’est ainsi que beaucoup d’entre nous ont été élevés, » précise Nelson. « Mais ici, les lois sont différentes. »
Après cet incident, la police a arrêté Damas.
Quelques heures plus tard, Nelson est allé le faire libérer contre une caution de 450 dollars.
Mais avant qu’il ne puisse sortir, des agents de l’immigration fédéraux sont arrivés et l’ont placé en garde à vue.
« J’ai vu deux hommes entrer en portant des vestes où était écrit ‘agent fédéral’ », raconte Nelson. « Plus tard, ils m’ont dit qu’il avait été transféré par une autre agence. »
Il a d’abord été transféré dans une centre de détention pour immigrés à Buffalo, dans l’État de New York, puis à Florence, en Arizona.
Pour sa famille, cette escalade soudaine a été un choc presque irréel.
« Nous pensions que c’était un petit problème, » confie Nelson. « Nous n’avons jamais imaginé que l’ICE le prendrait. »
Des mois en détention
Durant sa détention, Damas est resté en contact régulier avec sa famille par téléphone.
Nelson explique que son frère a essayé de garder l’espoir malgré la situation.
« Il s’est fait des amis. Il jouait aux dominos avec d’autres détenus et nous appelait tous les jours, » raconte Nelson.
Mais en février, son état de santé a commencé à se dégrader.
Damas se plaignait fréquemment de douleurs dentaires intenses.
Chaque fois qu’il demandait des soins, il se voyait remettre des médicaments contre la douleur, mais il n’était jamais emmené chez le dentiste.
« Ils lui donnaient de l’ibuprofène ou du Tylenol, » précise Nelson. « Mais ils n’ont jamais traité l’infection. »
Au fil du temps, la douleur s’est intensifiée.
À la mi-février, sa voix était si faible que sa mère peinait à le comprendre lors des appels téléphoniques.
Puis, le silence s’est installé. La famille n’a plus eu de nouvelles.
Une crise médicale soudaine
Quelques jours plus tard, la famille reçoit un appel de l’hôpital l’informant que Damas a été admis dans un état critique.
Les médecins leur annoncent qu’il souffre d’une pneumonie ainsi que d’une infection grave causée par un abcès dentaire.
L’infection s’est propagée dans tout son corps.
« Il a été intubé en soins intensifs, » raconte Nelson. « Nous n’y croyions pas. »
Pendant plusieurs jours, la famille a tenté d’obtenir des informations sur son état.
À un moment, le personnel hospitalier leur a dit qu’ils n’étaient plus autorisés à donner de nouvelles.
« Tout est devenu silencieux, » confie Nelson. « Nous ne savions pas s’il était encore en vie. »
Finalement, les médecins ont pratiqué une chirurgie pour retirer l’infection et drainer un abcès relié à l’infection dentaire.
Mais les dégâts avaient déjà largement atteint son organisme.
Face à la gravité de la situation, la famille a dû prendre la difficile décision de débrancher l’appareil de maintien en vie. La mère de Damas a lancé un dernier, désespéré souhait : elle voulait que son fils meure en homme libre.
Malgré son coma et son absence de réaction, Emmanuel Damas était toujours enchaîné à son lit d’hôpital. « Elle voulait que les menottes soient enlevées, ainsi que la chaîne, » se souvient Nelson. Les personnels de l’hôpital ont contacté l’ICE pour demander l’autorisation de retirer les entraves, une demande approuvée en moins de 20 minutes.
C’est seulement lorsque l’agent de sécurité a desserré ses liens que la machine a été coupée. À 15h12, heure de l’Est, Emmanuel Damas, libéré de ses chaînes mais toujours sous surveillance, est décédé.
Un ultime hommage à Emmanuel Cleford Damas
Pour honorer la mémoire d’Emmanuel Cleford Damas, la famille a prévu une cérémonie commémorative publique dans la communauté où il a vécu brièvement.
La cérémonie aura lieu le 28 mars 2026, à l’Union des Enseignants de Dorchester, située au 180 Mount Vernon Street, dans le Massachusetts.
Une veillée pour la famille et les amis, afin de leur présenter leurs condoléances, sera organisée de 9h30 à 11h30, suivie d’une cérémonie commémorative et d’un moment convivial pour célébrer une vie de trop courte durée.
Un message d’alerte pour la communauté
Pour Nelson et sa famille, cette tragédie les a laissés empreints de chagrin — mais aussi porteurs d’un message qu’ils souhaitent faire entendre à toute la communauté haïtienne.
Dans le contexte actuel de contrôle accru de l’immigration, ils insistent sur le fait que même une petite altercation avec la police peut avoir des conséquences graves.
« Une petite situation peut dégénérer et devenir beaucoup plus grave, » avertit Nelson. « Il faut faire attention. »
Il conseille aux Immigrés d’être conscients que des disputes ordinaires, des malentendus ou des appels à la police peuvent entraîner des répercussions en matière d’immigration si l’on intervient.
« Il faut faire très attention, » insiste-t-il. « Ce qui semble insignifiant peut complètement changer votre vie. »
Pour Nelson, cette douleur est encore accentuée par le fait que son frère est venu en Amérique en cherchant une chance et de l’espoir.
Au lieu de cela, il est mort loin de chez lui, sous la garde des autorités.
Selon une déclaration de l’Agence pour l’Immigration et la Douane américaine (ICE), Damas « a subi un examen médical où aucun problème médical grave n’a été détecté, tout en confirmant la poursuite de la prescription pour une condition préexistante. »
« Il était venu ici avec l’espoir de construire une vie meilleure, » conclut Nelson. « Ce rêve s’est terminé dans un endroit où il n’aurait jamais dû se trouver. »