Politiciens haïtiens impliqués dans un rapport de l’ONU sur les liens avec les gangs et le trafic illicite : demande de preuves

15 octobre 2026

Politiciens haïtiens impliqués dans un rapport de l'ONU sur les liens avec les gangs et le trafic illicite : demande de preuves

Réfutations de plusieurs figures politiques haïtiennes face aux accusations du rapport de l’ONU

PORT-AU-PRINCE — Plusieurs personnalités politiques haïtiennes, mentionnées dans un récent rapport du Groupe d’Experts de l’ONU, ont rejeté les accusations qui les lient à des groupes armés, au financement illicite ou à des réseaux économiques criminels. Elles ont mis au défi les enquêteurs onusiens de fournir des preuves concrètes et, dans certains cas, ont demandé que leurs noms soient retirés du document.

Réactions contrastées : des dénégations face aux accusations

Les réponses apportées varient d’un homme politique à l’autre. L’ancien sénateur Nenel Cassy ainsi que l’ancien député de Kenscoff, Alfredo Junior Antoine, contestent toute implication dans le soutien à des groupes armés. De leur côté, l’ancien sénateur Youri Latortue réfute toute association avec des gangs dans la région de l’Artibonite. Quant à l’ancien sénateur Jean-Charles Moïse, il nie toute implication dans le commerce des anguilles en verre, une activité réputée illégale en Haiti.

Le rapport mentionne également l’ex-mairesse d’Arcahaie, Rosemila Sainvil Petit-Frère, ainsi que l’ancien parlementaire Prophane Victor, tous deux en lien avec des activités criminelles présumées.

Ces accusations et ces dénégations surviennent dans un contexte où les gangs armés continuent de représenter une grave menace pour la sécurité en Haiti, où la violence a déplacé plus de 1,5 million de personnes et affaibli l’autorité de l’État.

Le rejet de Cassy et Antoine : financiers présumés de gangs

Lors d’une conférence de presse le 13 octobre, Nenel Cassy, qui avait critiqué le rapport, a été le dernier à réagir publiquement. Il a nié les accusations en estimant que le rapport visait à cibler des personnalités influentes qui dénoncent la criminalité organisée.

“Je n’ai jamais financé de gangs, participé à des actes criminels, ni commandité ou payé quiconque pour tuer,” a affirmé Cassy. “Ceux qui ont la capacité de combattre les gangs sont accusés à tort d’être liés à eux.”

Il a également souligné que ces accusations risquent de banaliser la criminalité organisée en laissant penser que des responsables élus seraient impliqués dans ces activités illicites.

Le rapport daté du 8 septembre, publié par le Groupe d’Experts sur Haïti, affirme que Cassy aurait soutenu des gangs armés pour faire avancer ses intérêts politiques et personnels. Il serait notamment contrôleur du groupe criminel BLTS à Miragoâne.

 “Je n’ai jamais financé de gangs, participé à des actes criminels, ni commandité ou payé quiconque pour tuer. Ceux qui ont la capacité de combattre les gangs sont accusés à tort d’être liés à eux.”

Ancien sénateur Nenel Cassy

Plus encore, le rapport établit un lien entre Cassy et la création de Fantôme 509 en 2018, un groupe soupçonné d’avoir commis des actes violents, notamment des assassinats de policiers, et d’avoir été impliqué dans une tentative d’enlèvement, suivie de l’assassinat d’un diplomate haïtien en 2021.

Le rapport associe également Cassy à Antoine, considéré par les enquêteurs comme une figure clé derrière l’attaque du 27 janvier 2025 à Kenscoff, qui a fait plus de 100 victimes. Il est aussi évoqué que Antoine échangerait fréquemment des communications avec le chef de gang Dady “Didy” Paul, lié à plusieurs attaques dans la région.

En réponse, Antoine a nié ces accusations lors d’entretiens avec des médias locaux, contestant la crédibilité des preuves avancées. Il a aussi remis en cause la méthode des experts, affirmant que ces derniers n’avaient pas mené d’enquêtes sur le terrain à Kenscoff.

Ces deux personnalités ont déjà fait l’objet d’accusations antérieures concernant leur lien supposé avec des gangs ou leur implication dans la fourniture d’armes, de munitions ou de fonds à des organisations criminelles. Elles avaient été arrêtées, puis relâchées, pour des accusations allant de la conspiration contre la sûreté de l’État à la complicité de meurtre.

Actuellement, elles ne figurent pas sur la liste des sanctions financières de l’ONU, malgré le renouvellement de ce régime le 14 octobre dernier. Toutefois, rien n’indique si de nouvelles personnes pourraient être ajoutées, alors que le pays se prépare à des élections.

“Aujourd’hui, comme par le passé, je rejette catégoriquement ces allégations,” a déclaré Latortue. “Pendant mes deux mandats au Sénat, j’ai toujours servi la population en toute transparence, devant la presse.”

Ancien sénateur Youri Latortue

Pour l’instant, la liste des sanctions de l’ONU comprend neuf individus, dont sept responsables de gangs : Jimmy “Barbecue” Chérizier, Johnson “Izo” André, Renel “Ti Lapli” Destina, Wilson “Lanmò San Jou” Joseph, Vitelhomme Innocent, Luckson Elan et Kempès Sanon. S’y ajoutent deux anciens hauts fonctionnaires, Dimitri Hérard et Victor. La liste inclut également Gran Grif et Viv Ansanm, deux entités que les États-Unis ont désignées comme organisations terroristes.

Cassy, pour sa part, est sous sanctions canadiennes depuis le 23 mars 2023 et a été publiquement visé par les États-Unis le 11 décembre 2023, pour des accusations de corruption et de liens avec la criminalité.

Latortue conteste ses liens avec les gangs de l’Artibonite

Latortue, ancien sénateur et leader du parti Atibonit An Aksyon (AAA), a contesté le rapport dans une lettre ouverte datée du 7 octobre, adressée au groupe d’experts ainsi qu’au Conseil de sécurité de l’ONU.

Il accuse les enquêteurs d’avoir faussement relié son nom aux gangs Kokorat San Ras et Raboteau, dans la région de l’Artibonite, soutenant que ces allégations manquent de preuves concrètes. Selon lui, le rapport se fonde sur des rumeurs alimentées par un enregistrement partagé sur les réseaux sociaux, dans lequel un chef de gang l’aurait accusé à tort.

“Aujourd’hui comme par le passé, je continue de rejeter totalement ces accusations,” écrit Latortue. “Durant mes deux mandats au Sénat, j’ai toujours servi la population publiquement, sans jamais soutenir ni financer un gang.”

Parmi les autres figures mentionnées dans le rapport, figure également l’ancien parlementaire Victor, qui aurait appuyé et armé des groupes criminels, ainsi que Magalie Habitant, décrite comme une intermédiaire entre ces gangs et leurs soutiens financiers ou économiques.

Ces deux individus sont en détention depuis janvier 2025, en attente de leur procès, et n’ont pas encore réagi publiquement aux dernières accusations. La cour d’appel a confirmé le 21 juillet que leurs dossiers devaient être renvoyés devant la justice pénale.

Moïse réfute les accusations sur le commerce des anguilles en verre, Petit-Frère reste silencieuse

Moïse, ancien sénateur représentant le Nord et chef du parti Pitit Dessalines, n’est pas soupçonné dans le rapport d’être lié au cartel des gangs Viv Ansanm. Selon l’enquête, il exercerait une influence politique et économique considérable sur le commerce lucratif des anguilles en verre en Haïti et dirigerait un réseau d’exportation illicite, lié à des opérations de contrebande plus larges dans les Caraïbes.

D’après le rapport du groupe d’experts, ce réseau aurait manipulé les permis d’exportation, la surveillance douanière et d’autres étapes de la chaîne, de la récolte à la commercialisation, avec une extension supposée en République Dominicaine et dans d’autres pays de la région Caraïbes.

Comme Latortue, Moïse a rejeté ces accusations dans une publication sur X, le 10 octobre, en demandant à ce que son nom soit retiré des passages incriminés, et en affirmant qu’il se réserve le droit d’agir pour défendre son honneur, tant au national qu’à l’international.

Quant à Petit-Frère, ancienne maire d’Arcahaie, accusée de financer des chefs de gangs, de blanchir de l’argent et de divulguer des informations sensibles sur des opérations policières planifiées aux membres de la coalition Viv Ansanm, elle n’a pas commenté publiquement le rapport. Cependant, des enquêteurs affirment qu’elle a envoyé une lettre contestant les accusations formulées contre elle, après avoir été invitée à le faire.

Elle a été arrêtée en août 2025 en transit en République Dominicaine, en provenance du Canada. Relâchée en janvier pour des raisons médicales non précisées, sa localisation exacte reste inconnue à la date de publication.

Le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pas encore officiellement répondu aux objections formulées par ces personnes dans leur finalité à démentir le rapport.

Ces réponses illustrent le choc entre les conclusions du groupe d’experts et les dénégations des individus concernés. La violence des gangs continue de peser lourdement sur la population haïtienne, en dépit des efforts internationaux et locaux pour lutter contre ce fléau.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.