Ligue haïtienne en difficulté : des équipes de villégiature attirent des joueurs avec de l’argent et des matchs

9 octobre 2026

Ligue haïtienne en difficulté : des équipes de villégiature attirent des joueurs avec de l'argent et des matchs

Les équipes de vacances comblent un vide dans le football haïtien

James Céné, un milieu défensif de formation, joue sans relâche. Pendant la saison officielle de la Ligue Haïtienne de Football (LHF), il évolue avec l’équipe d’Ouanaminthe FC. Mais durant l’été, il enfile les maillots pour différentes ligues estivales, comme Pirates F.C. ou F.C. Morina, prouvant ainsi l’intensité de son engagement tout au long de l’année.

Passer d’un championnat officiel à une série de tournois estivaux représente une cadence épuisante, qui a un coût physique certain.

« Lors de ces courses à moto, on finis par s’endormir parce qu’on est complètement épuisés. Mais on n’a pas vraiment le choix, il faut continuer », confie Céné. « Les pilules nous aident à supporter la douleur. »

Grâce à l’existence de deux systèmes parallèles, les acteurs engagés dans les ligues officielles et estivales discutent souvent. La question qui revient : le football haïtien pourrait-il utiliser l’énergie, le talent et les fonds déjà mobilisés par ces ligues d’été pour renforcer la ligue nationale et créer une seule compétition ?

Certains pensent que oui.

« Si les équipes des ligues de vacances jouent suffisamment, il faudrait les intégrer à la ligue nationale », affirme John Sévère, qui a été entraîneur dans la LHF pendant 25 ans. « Si la ligue doit se réformer, c’est comme ça qu’elle doit faire. »

D’autres, cependant, restent sceptiques.

Jimmy Rémy, membre du comité exécutif de la LHF, estime qu’il est impossible pour un club de ligue estivale de rivaliser contre les meilleures équipes nationales, celles qui participent aux tournois régionaux de la CONCACAF. « Infliger à une équipe de vacances de disputer la division supérieure, c’est impossible. Ça n’a pas de sens », explique-t-il.

Une problématique plus large

Ce débat reflète un enjeu plus vaste auquel le pays est confronté dans plusieurs institutions. Lorsqu’une solution est trouvée pour pallier une difficulté, la question de sa pérennité ou de sa mise à l’échelle se pose immédiatement. En ce qui concerne le football, le contexte de violence de gangs et d’instabilité politique, surtout depuis 2019, a fortement réduit les opportunités pour les clubs officiels de jouer. En parallèle, des clubs privés évoluant dans des ligues informelles ont prospéré, mais leur avenir reste incertain.

« En 2017 et 2018, juste avant que la situation du pays ne dégénère, quand l’AS Sud-Est jouait en première division, chaque match à domicile était un véritable événement », raconte Douby Jean, journaliste sportif pour Haiti-Tempo. « La situation du pays a brisé la ligue nationale. »

Les ligues estivales comblent un vide

Créées à l’origine comme des compétitions récréatives lors des vacances scolaires pour des amateurs, les ligues estivales ont aujourd’hui un rôle bien plus important. Elles proposent des rencontres régulières, attirent des spectateurs, et offrent aux joueurs des ligues officielles une opportunité supplémentaire d’engranger de l’argent après la saison.

Mais avec le temps, ces ligues ont dépassé leur vocation initiale, qui était simplement de passer le long été en jouant quelques matches. Aujourd’hui, elles sont devenues de véritables spectacles, intégrant des éléments de divertissement et de professionnalisme.

Le nombre précis de ligues estivales à travers la République n’a pas encore été évalué. Cependant, leur ampleur varie : par exemple, dans la ville de Gonaïves, principale ville de l’Artibonite, la Ligue Mundialito rassemble 24 équipes. Dans le Nord-Ouest, la Ligue Interzone comptabilise quant à elle 15 clubs.

Les joueurs arrivent en limousine, les équipes portent des uniformes assortis, des officiels utilisent la technologie VAR (Video Assistant Referee), et des cheerleaders animent la foule. Ces détails illustrent une évolution que certains observateurs qualifient de prospère financièrement. La saison d’été s’étire désormais jusqu’à l’automne, créant un marché parallèle où joueurs, entraîneurs, dirigeants et supporters peuvent tirer profit : les joueurs peuvent gagner davantage, jouer plus souvent et attirer des foules plus importantes que lors des compétitions officielles, selon ceux qui suivent cette évolution de près.

Cette popularité croissante se manifeste alors que la structure officielle du football haïtien, la LHF, continue de faire face à des défis financiers, administratifs, et à une instabilité persistante.

Malgré ses succès, notamment sa participation historique à la Coupe du Monde et ses victoires dans les divisions féminine et jeunesse, la fédération rencontre régulièrement des obstacles. En 2025, par exemple, le début de la saison a été reporté lorsque les arbitres, confrontés à des contestations de paiement et de matériel, ont refusé d’officier. En 2024, neuf jeunes joueurs haïtiens sous-20 ans n’ont pas pu se rendre au Mexique pour les qualifications au Mondial en raison de problèmes administratifs et de logistique.

Pour les joueurs, ces interruptions ne sont pas de simples désagréments. Elles réduisent leur nombre de matches compétitifs, limitant leurs opportunités de progresser et de se démontrer. En contrepartie, les ligues estivales offrent une alternative, apportant argent, temps de jeu et régularité dans la compétition.

Des flux financiers importants, une gestion encore déficiente

Aucune donnée officielle ne permet de comparer précisément les budgets des clubs estivaux avec ceux de la LHF. Cependant, des entretiens avec des responsables de clubs et des joueurs donnent une idée : les équipes de vacances ont tendance à proposer des rémunérations bien plus élevées par match.

Des sources proches du système indiquent que ces clubs paient souvent au moins 100 dollars par rencontre. Un joueur participant à six matchs lors d’un tournoi de deux mois pourrait ainsi gagner au moins 600 dollars sur cette période. Certains jouent dans plusieurs compétitions durant l’été.

Les joueurs évoluant dans la ligue professionnelle rapportent que leur club leur verse environ 150 dollars mensuellement, ce qui totalise environ 600 dollars sur une saison de quatre mois, divisée en phases d’ouverture et de clôture.

Rock Juvens Clavel, président de la Ligue Interzone et coordinateur de la LHF, explique qu’il dépense environ 8 millions de gourdes, soit près de 61 000 dollars, pour faire fonctionner sa ligue sur une saison.

De son côté, Buissereth Begory, directeur du club Bèl Kolòn basé à Aquin, évoque une dépense d’environ 7 660 dollars pour les salaires de 18 joueurs sur deux mois, et une dépense totale pour deux tournois avoisinant les 15 320 dollars. Il ajoute avoir également dépensé quelque 550 dollars en maillots, et 180 dollars pour des bouteilles d’eau personnalisées, ce qui porte ses coûts totaux à environ 16 050 dollars, sans compter d’autres frais liés à l’organisation.

Begory précise que son club reçoit un soutien financier de membres de la diaspora haïtienne et grâce à la vente de billets. Lors d’un match de phase de groupes, environ 2 900 spectateurs ont assisté, achetant leur ticket pour 250 gourdes (environ 2 dollars).

En revanche, les clubs de la ligue officielle font face à des difficultés financières et logistiques majeures. Même après une longue période de préparation, certains refusent de participer à des compétitions régionales ou internationales en raison de problèmes de voyage ou de règlements.

Par exemple, Baltimore SC, un club réputé basé à Saint-Marc, s’est retiré de la Caribbean Football Union’s Club Shield 2026 après avoir échoué à organiser son déplacement vers Trinité-et-Tobago, un obstacle supplémentaire pour accéder à des compétitions de plus haut niveau comme celles de la CONCACAF.

Plus facile à dire qu’à faire : l’intégration des ligues

Bien que les ligues estivales offrent des opportunités concrètes de jeu et de rémunérations, la LHF fournit une structure compétitive officielle, avec un potentiel d’accès à la sélection nationale et aux compétitions internationales.

Les joueurs qui se montrent performants en Ligue Haïtienne peuvent attirer l’attention de sélections jeunes ou seniors, offrant ainsi une chance de signer des contrats à l’étranger. Cependant, le peu de rencontres disponibles sur la scène domestique, couplé à une organisation souvent instable, complexifie cette trajectoire.

Rémy rejette l’idée de simplement insérer une ligue estivale dans la division supérieure, sous prétexte qu’elle aurait de l’argent. Il explique que la progression habituellement observée impose aux clubs de monter à travers les divisions inférieures, que la LHF ne gère pas. Il souligne également que l’intégration pourrait passer par la fusion de plusieurs clubs locaux pour former un seul, mieux structuré, puis postuler à la ligue officielle.

Begory à son tour soutient la nécessité d’une coopération accrue, mais reste sceptique quant à la volonté de la LHF de collaborer franchement. Il redoute que la fédération impose ses règles plutôt que de négocier avec les clubs, notamment sur la répartition des revenus liés aux billets. Aujourd’hui, dans ses ligues de vacances, il explique que la répartition du produit est souvent de 50 % pour la ligue, 30 % pour l’équipe gagnante, et 20 % pour la perdante. »

« Ils (la Ligue) se préoccupent surtout de leurs propres intérêts, plutôt que de ceux des clubs », critique-t-il.

La situation reste donc complexe, avec des disparités importantes entre les structures officielles et informelles, et beaucoup de défis à relever pour construire une fédération unifiée et pérenne.

Exploitation financière, organisation, avenir des jeunes talents : le football en Haïti continue de naviguer entre plusieurs réalités, où l’énergie des ligues estivales apparaît comme une bouée de sauvetage face à la fragilité du système officiel.

Le combat pour un football haïtien plus solide et cohérent se joue aujourd’hui sur plusieurs fronts, entre opportunités économiques et luttes traditionnelles pour la reconnaissance et la stabilité des clubs.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.