Les agriculteurs haïtiens réclament une voix dans le projet agricole de 47,9 millions de dollars

15 septembre 2026

Les agriculteurs haïtiens réclament une voix dans le projet agricole de 47,9 millions de dollars

Les agriculteurs haïtiens réclament une voix dans un projet agricole de 47,9 millions de dollars

FORT-LIBERTÉ — Des producteurs agricoles et des leaders ruraux en Haïti insistent auprès du gouvernement et des donateurs internationaux pour qu’ils obtiennent une participation directe dans l’élaboration d’un projet d’investissement agricole de près de 48 millions de dollars. Ce projet, destiné aux départements du Nord et du Nord-Est, soulignent qu’une implication locale pourrait être déterminante pour garantir que cet argent génère des résultats durables.

Plus de 70 organisations agricoles et communautaires ont formulé cette demande lors de la septième assemblée générale annuelle de l’Organisation des personnes travaillant pour le développement d’Haïti (OPODHA), tenue le 29 août à Trou-du-Nord. Ces groupes souhaitent voir les agriculteurs impliqués non seulement comme bénéficiaires, mais aussi dans la conception, la mise en œuvre et le suivi du programme agricole, appelé le projet HA-J0015.

Ce programme, prévu pour une durée de cinq ans et dont le lancement est anticipé en 2027, prévoit une enveloppe combinée de 38,7 millions de dollars provenant de la Banque interaméricaine de développement (BID) et 9,2 millions de dollars apportés par le Fonds international de développement agricole (FIDA), selon les déclarations de responsables du ministère haïtien de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR).

L’objectif principal est de améliorer la sécurité alimentaire dans les zones rurales du Nord et du Nord-Est en développant des systèmes d’irrigation durables, en encourageant des technologies agricoles résilientes au climat, et en renforçant les organisations de producteurs et les entreprises agroalimentaires.

Pour les agriculteurs, cela intervient dans un contexte où des problèmes de longue date persistent. Notamment le manque d’irrigation adéquate, une infrastructure rurale défaillante, un accès limité au crédit et à l’assistance technique, ainsi que des difficultés pour atteindre les marchés, qui freinent encore leur production.

« Le montant de 47,9 millions de dollars ne doit pas devenir une nouvelle occasion manquée pour le pays », a déclaré Florcie Larèche Fervil, directrice de l’OPODHA.

Ces revendications découlent d’une pétition déposée en juillet auprès du MARNDR, de la BID et du FIDA. Sur la base d’une enquête menée auprès de 1 100 agriculteurs dans 74 communautés rurales, OPODHA a identifié 13 priorités, allant de la gestion de l’eau et l’irrigation aux banques de semences, formations agricoles, crédits ruraux, assurance récolte, routes, entreposage et transformation alimentaire.

De leur côté, les responsables du gouvernement haïtien ont indiqué que certains de ces points sont déjà intégrés dans le projet.

Odibert Cothière, directeur du département du Nord-Est au MARNDR, a confié que neuf des 13 priorités relevées par les organisations agricoles ont été prises en compte dans le projet HA-J0015.

« Nous avons rencontré l’OPODHA, et neuf de ces priorités ont été intégrées au projet », a-t-il déclaré le 29 août. Il a précisé que ses échanges avec les représentants de l’organisation centrale ont surtout tourné autour d’une question cruciale : les communautés rurales auront-elles une influence significative sur la façon dont l’argent sera dépensé, et les projets seront-ils adaptés aux conditions locales ?

Les agriculteurs veulent plus que de l’aide

Lors de l’assemblée de Trou-du-Nord, les agriculteurs n’ont cessé de marteler le même message : ils veulent jouer un rôle dans la prise de décision concernant les investissements agricoles dans leur région.

« Nous nourrissons le pays. Nous devons avoir une voix », a déclaré un participant depuis l’estrade.

Fervil a souligné que l’efficacité du programme dépendra non seulement du montant investi, mais aussi de la capacité des institutions à collaborer avec les agriculteurs pour élaborer des solutions adaptées aux réalités locales.

« La réussite du programme de 47,9 millions de dollars dépendra moins de l’argent dépensé que de la capacité des institutions à écouter les communautés rurales et à travailler avec elles pour développer des solutions conformes à leurs besoins », a-t-elle précisé.

Les organisations appuient leur position sur leur expérience avec des projets agricoles antérieurs, aidés par des partenaires internationaux. Elles estiment que nombre d’interventions ont échoué en partie parce que l’implication locale dans leur conception était insuffisante.

Elles réclament ainsi que les agriculteurs participent à l’évaluation des investissements passés et au suivi des nouveaux, croyant qu’une implication accrue renforcerait la responsabilisation, l’appropriation locale, et la pertinence des projets pour chaque communauté.

La description du projet HA-J0015 par la BID insiste également sur le rôle des organisations de producteurs, notamment en renforçant leur gestion et leurs capacités financières.

  • Members of the Organization of Peoples Working for the Development of Haiti (OPODHA) at the 7th general assembly in Trou du Nord on Saturday, Aug. 29, 2026. Photo by Edxon Francisque/The Haitian Times
  • A display of produce at the 7th general assembly of the Organization of Peoples Working for the Development of Haiti (OPODHA) in Trou Du Nord on Saturday, Aug. 29, 2026. Photo by Edxon Francisque/The Haitian Times
  • A display of produce at the 7th general assembly of the Organization of Peoples Working for the Development of Haiti (OPODHA) in Trou Du Nord on Saturday, Aug. 29, 2026. Photo by Edxon Francisque/The Haitian Times

Un déficit d’irrigation dans le Nord haïtien

Les préoccupations liées à l’eau s’appuient sur des données agricoles témoignant de l’ampleur du déficit d’irrigation dans la région.

Selon le Recensement général agricole de 2008-2009, le Nord-Est comptait 41 779 exploitations agricoles totalisant environ 149 400 hectares de terres cultivables. À cette époque, seulement 8 798 hectares étaient irrigués. Après la construction du canal du fleuve Massacre entre 2023 et 2024, 9 880 hectares supplémentaires ont été ajoutés, portant la superficie totale irriguée dans le département à 18 678 hectares, soit un peu plus de 12 % de la surface agricole utilisable.

Les conditions dans le département du Nord sont similaires, avec une superficie d’environ 267 733 hectares, selon une enquête du MARNDR. Son potentiel irriguable est estimé à 132 451 hectares, mais seules 4,23 % de ces terres sont actuellement irriguées.

Ce recensement, réalisé avec le soutien technique de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et financé par l’Union européenne, reste daté, mais il illustre un problème structurel que les agriculteurs disent ne pas avoir réussi à résoudre : l’accès à l’eau ne garantit pas forcément celui à l’irrigation. La majorité des agriculteurs, selon OPODHA, dépend toujours de la pluie pour leur production.

Plus de 90 % des agriculteurs sondés par l’OPODHA assurent que leur activité repose principalement sur l’eau de pluie, déplorant que les cours d’eau traversant leurs terres ne soient pas exploités à leur avantage.

« Nous dépendons entièrement des précipitations, même si des ruisseaux coulent aux abords de nos terres », explique le pasteur Daniel Sidalme, président de l’Organisation des personnes travaillant pour le développement du Nord.

« Sans systèmes d’irrigation, nous ne pouvons pas utiliser cette ressource. C’est pourquoi nous sollicitons le soutien du ministère de l’Agriculture et de la Banque islamique de développement », ajoute-t-il.

Medely Joseph, président de l’Organisation pour le développement de Garde Saline, déplore que de vastes zones agricoles restent inutilisées faute d’irrigation.

« Nous avons beaucoup de terres non irriguées, ce qui limite sérieusement notre capacité de production », indique-t-il.

À Failleton, Guilène Antoine, responsable de l’organisation Konbit Agrikòl Failleton, précise que des agriculteurs ont de l’eau à proximité, mais qu’ils manquent d’infrastructures pour la transporter jusqu’à leurs champs.

« Nous avons de l’eau, mais les canaux ne permettent pas de l’acheminer jusqu’aux terres », explique-t-elle.

Pour elle, la réhabilitation des réseaux d’irrigation est une priorité absolue pour accroître la production locale.

Dans la zone de Savane Carrée, Judson Norfeny, secrétaire général de l’Organisation de développement de Savane-Carrée, évoque un problème encore plus basique :

« Pour nos activités, nous devons acheter de l’eau. Nous espérons que le programme financé par la BID apportera enfin une solution durable à cette situation », confie-t-il.

Surface agricole utile dans le département du Nord et du Nord-Est d’Haïti

Surface agricole utile : Environ 149 400 acres
Terres irriguées en 2009 : Environ 8 798 acres.
En 2024, le canal du fleuve Massacre a ajouté 9 880 acres à ce système, portant la superficie totale irriguée à 18 678 acres.

Surface agricole utile dans le département du Nord

Surface agricole utile : Environ 267 733 acres
Cultures maraîchères : Sur environ 122 467 acres.
Potentiel d’irrigabilité : Estimé à 132 451 acres, mais seules 4,23 % sont actuellement irriguées.

Source : Recensement général de l’agriculture du département du Nord et du Nord-Est, MARNDR, avec soutien technique de la FAO et financement de l’Union européenne, 2008-2009.

Des terres disponibles, mais un manque d’accompagnement pour les agriculteurs : ce que couvrirait le projet de 47,9 millions de dollars

L’eau n’est pas le seul problème. Certains agriculteurs déclarent disposer de terres exploitables mais manquer de l’assistance technique, d’équipements et de financements pour les mettre en valeur.

À Saint-Louis-du-Nord, la responsable d’une organisation agricole affiliée au mouvement, Madame Saintilia Volmard, indique que les agriculteurs ont besoin d’un accompagnement pour développer leur terre.

« Nous avons beaucoup de terres. Nous voulons travailler, mais nous manquons des conseils nécessaires pour réaliser nos projets », explique-t-elle.

Ce besoin d’accompagnement traduit une revendication plus large de la part des groupes : ils souhaitent davantage d’agronomes, de formations, d’équipements et de financements — pas seulement d’infrastructures.

Dans le cadre du projet HA-J0015, ils espèrent que l’investissement mènera à une amélioration de l’irrigation et des infrastructures, favorisera l’innovation, renforcera la formation, et soutiendra la production et la commercialisation des produits agricoles.

Les responsables de l’OPODHA ont également souligné que des enquêtes menées entre 2024 et 2026 ont révélé des priorités similaires dans différentes communautés rurales. Ils appellent donc les autorités et partenaires financiers à intégrer ces précisions communautaires dans les futures initiatives agricoles régionales.

Une épreuve plus large pour l’investissement agricole

La pétition déposée après l’assemblée annuelle évoque une problématique plus large : comment envisager le développement agricole en Haïti.

Pour les agriculteurs réunis à Trou-du-Nord, la question dépasse le simple volume d’investissement : il s’agit de savoir si ces fonds peuvent véritablement générer un changement durable, face à des problématiques telles que l’irrigation déficiente, l’état défaillant des infrastructures, le faible soutien technique et les difficultés à vendre leurs produits.

Ils considèrent qu’il faut commencer par des consultations dans chaque communauté avant la conception de nouveaux projets, pour que ces derniers reflètent réellement la réalité du terrain.

Ils réclament aussi des investissements concrets dans la restauration des sols, la reforestation, la création de banques d’équipements agricoles, de crédits à faible taux, d’assurances récolte, de routes rurales, de stockage et de transformation.

Au-delà de l’irrigation, ils souhaitent des initiatives destinées à renforcer la capacité locale à produire, consommer, et surtout à maintenir la valeur de leur production sur le marché.

« Nous ne voulons plus acheter notre nourriture à la République dominicaine quand nous disposons de terres fertiles. Ce qui manque, c’est un accompagnement technique », déclare Antoine.

Pour Fervil, la question centrale est de savoir si les institutions traiteront les organisations rurales comme de véritables partenaires dans la conception et la mise en œuvre des projets agricoles.

« Les organisations ne peuvent pas remplacer l’État, mais elles sont des outils pour l’appuyer. C’est pourquoi nous vous encourageons à vous impliquer davantage », conclut-elle.

Le débat ouvert par cette pétition met en lumière la nécessité d’inscrire une nouvelle approche dans la politique agricole d’Haïti, où la voix des communautés rurales deviendrait un élément central de chaque étape des projets de développement.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.