Un leader citoyen aide à libérer les otages de Kenscoff en Haïti avec le soutien de l’UNICEF, alors que des doutes subsistent sur la réaction de la police

30 août 2026

Un leader citoyen aide à libérer les otages de Kenscoff en Haïti avec le soutien de l’UNICEF, alors que des doutes subsistent sur la réaction de la police

Une intervention civile suscite des débats en Haïti

Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montre un homme, Luckson Jean, fondateur et directeur général de la Fondation Frè Luckson Zòn Pa Fè Moun (FLZPFM), tenant une jeune fille dans ses bras tandis qu’il se tient à côté d’un homme armé portant un masque. L’homme se présente comme Didi, le chef du gang Izo #2, en faisant référence à Johnson « Izo » André, le leader du redoutable réseau 5 Segond. La scène illustre la remarquable intervention d’un civil dans un territoire contrôlé par des gangs, situation qui alimente depuis plusieurs jours un vif débat en Haïti et à l’étranger.

En effet, cette opération de sauvetage soulève de nombreuses questions sur la capacité du gouvernement haïtien à protéger ses citoyens, notamment dans un contexte où un intermédiaire civil a pu pénétrer dans le territoire des gangs pour libérer des personnes enlevées. Pourquoi un leader civil a-t-il pu s’introduire dans un bastion armé, alors que la majorité de la population continue de douter de la capacité de l’État à prévenir kidnappings et attaques ?

Le contexte derrière cette libération étonnante

Ce qui rend cette libération encore plus remarquable, c’est qu’elle intervient sans rançon, une chose rare dans ce genre d’opérations en Haïti. Luckson Jean attribue cette réussite à la collaboration avec plusieurs organisations communautaires, notamment l’Institut Haïtien de Bien-Être Social et de Recherche (IBERS), avec l’appui de l’UNICEF. Selon lui, les membres du gang ont déclaré aux négociateurs qu’ils ne feraient confiance qu’à lui pour aller chercher les enfants.

Dans une interview accordée au journaliste Rudy Sanon lors de l’émission « Team Rudy » sur YouTube, Jean a exprimé sa gratitude : « Je remercie Dieu que cette mission ait réussi, malgré les grands risques que j’ai pris pour sauver la vie de ces enfants innocents. »

Selon ses déclarations, plusieurs organisations impliquées dans la négociation, notamment l’IBERS avec le soutien de l’UNICEF, ont œuvré pour cette libération. Il précise également que les membres du gang lui auraient dit qu’il était le seul à pouvoir accéder à la zone et ramener les otages.

Les chiffres officiels et la portée de la libération

Selon un communiqué de l’UNICEF, six enfants et sept femmes ont été libérés après plusieurs jours de captivité. Parmi ces enfants, trois étaient des bébés de moins de deux ans, un âgé de 7 ans, et deux adolescents. D’autres sources, notamment celle de Jean, évoquent un nombre de près de 19 personnes libérées, mais l’UNICEF confirme officiellement 13 personnes au total.

Yannig Dussart, représentant adjoint de l’UNICEF en Haïti, souligne que « cette libération représente un moment d’espoir rare face à la violence qui menace les enfants en Haïti. » Il ajoute que « l’enlèvement à Kenscoff n’était pas un incident isolé, mais un rappel brutal de l’ampleur et de la fréquence des attaques contre les enfants à travers le pays. »

Une intervention civile qui remet en question la légitimité de l’État

La vidéo montre Luckson Jean, fondateur et chef de la fondation FLZPFM, tenant une petite fille dans ses bras, assis à côté d’un homme masqué et armé. L’individu se présente comme Didi, dirigeant du gang Izo #2, affilié à Johnson « Izo » André. La scène témoigne de la capacité d’un civil à s’introduire dans un territoire sous contrôle des gangs, ce qui soulève de nombreuses interrogations sur l’incapacité de l’État à assurer la sécurité des populations.

Ce type d’intervention intervient dans un contexte de défiance croissante envers les institutions haïtiennes. La population de Kenscoff elle-même a manifesté le 26 août contre la domination des gangs, réclamant la fin du chaos, le retour des déplacés et justice pour les victimes. Cette protestation fait suite à une attaque nocturne survenue entre le 23 et le 24 août, au cours de laquelle au moins 47 personnes ont été tuées et plus de 50 enlevées, selon l’Organisation des Nations Unies. Parmi les victimes figuraient cinq enfants, et 22 personnes auraient été exécutées dans un bâtiment d’église où des habitants s’étaient réfugiés. Des rapports locaux évoquent un massacre pouvant avoir coûté la vie à près de 100 personnes.

Face à ces violences, certains internautes se demandent si le gouvernement haïtien dispose d’une véritable stratégie pour protéger ses citoyens. Des accusations de complicité dans l’atmosphère d’insécurité qui entoure les élections de décembre dernier circulent, bien que ces allégations ne soient pas formellement prouvées de façon indépendante.

La police sous le feu des critiques après une attaque meurtrière

La Force de police nationale d’Haïti (PNH) subit une vive critique concernant sa gestion de l’attaque à Kenscoff. Certains s’interrogent également sur la présence de la Force de suppression des gangs, soutenue par l’ONU, ainsi que sur le rôle de Vectus Global, la société de mercenaires dirigée par Erik Prince, liée à un contrat annuel de 52 millions de dollars.

Le directeur de la police, Vladimir Paraison, a ordonné une enquête afin de déterminer si une négligence ou une complicité ont pu contribuer à cette attaque. Des unités spécialisées supplémentaires ont été déployées dans la région, et une nouvelle organisation hiérarchique a été mise en place pour la commune.

Ce débat intervient alors que les forces de sécurité haïtiennes doivent affronter des gangs lourdement armés, avec une capacité limitée en termes de personnel formé. Le lieutenant général Derby Guerrier, commandant des Forces armées d’Haïti récemment rétablies, a souligné que ces gangs disposent souvent d’armements supérieurs à ceux de l’État dans certains cas.

Il a déclaré lors d’un forum du ministère de la Défense : « Haïti doit faire face à des groupes armés fortement fortifiés. » Il a ajouté que « le plus grand problème actuellement, c’est que la police et l’armée sont confrontées à des gangs très bien équipés, parfois mieux armés que nos forces de sécurité. »

Selon l’analyste Diego Da Rin de la Crisis Group, l’une des principales limites réside dans le nombre insuffisant de policiers formés et équipés pour intervenir directement contre ces gangs. Il explique que « la pénurie d’effectifs est un obstacle majeur à la capacité de la police à anticiper et agir face à des attaques prévues, surtout lorsque l’on dispose d’informations fiables. »

Il recommande également une meilleure coordination entre les différentes forces de sécurité présentes sur le territoire haïtien, car les unités spécialisées ont souvent été conçues pour des missions de police civile plutôt que pour la guerre urbaine.

L’opinion d’un ancien diplomate américain

Henry Wooster, ancien chargé d’affaires des États-Unis en Haïti, avait déclaré au Sénat américain en février que la crise haïtienne comportait une coalition d’environ 20 groupes armés, totalisant quelque 12 000 membres, dont environ 3 000 considérés comme la menace la plus sérieuse. Il précisait que la PNH comptait environ 6 000 policiers, mais que seulement 400 d’entre eux étaient réellement engagés dans la lutte contre ces groupes armés.

Le point de vue d’un responsable syndical policier

Meleck Pierre, vice-président du syndicat de la police, SYNAPOHA, a souligné que les forces de sécurité sont toujours limités par des ressources insuffisantes et un soutien politique faible. Selon lui, sans une volonté politique forte, renforcer la présence policière n’apportera pas de solution durable à la crise. Il affirme que la police haïtienne dispose de suffisamment de moyens pour combattre les gangs, en écho à un éditorial publié le 26 août par Frantz Duval, rédacteur en chef du journal Le Nouvelliste.

Ce dernier s’interrogeait sur la raison pour laquelle des institutions disposant de ressources si importantes restent si peu efficaces, soulignant qu’au cours des cinq dernières années, la police et l’armée n’ont cessé de voir leurs effectifs, leurs armes, leurs véhicules et leurs budgets augmenter, sans que cela ne se traduise par un renforcement réel de leur capacité d’action. « Pourtant, les défaites et les opportunités manquées s’accumulent », écrivait-il. « En cinq ans, nos forces de sécurité n’ont pas réussi à améliorer leurs tactiques ni à renforcer leurs équipements et leur formation. »

Le défi demeure donc colossal pour Haïti, confrontée à une question essentielle : comment assurer la sécurité de ses citoyens dans un contexte d’insécurité généralisée et de présence écrasante des gangs armés ? La voie vers une stabilité durable reste incertaine, alors que la violence continue de ronger le pays.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.